La foulonnerie
La tunique remontée jusqu'au sommet des cuisses, les jambes enfoncées dans une cuve, une bosse sur la tête, Kévin piétinait des tissus. Maintenant il en avait vraiment ras le bol et il pleurait. Chacun dans un renfoncement du mur, en forme de demi cylindre, Kévin et d'autres enfants piétinaient des tissus qui trempaient dans l'urine. Ils étaient tous enfermés dans une foulonnerie, cet atelier où l'on travaillait la laine pour en faire des draps ou du feutre.

Y en a marre ! Pour se consoler, Kévin pensait qu'il avait échappé par miracle aux lions. En réalité, il ne risquait rien de ce côté-là, car l'amphithéâtre était encore fermé à cause des travaux. Il avait également échappé au fouet. Mais pour quel résultat ?
- Pleure pas, tu sais on s'habitue. T'es nouveau ? lui demanda un garçon de son âge.
Kévin tourna la tête vers la niche voisine et répondit au garçon :
- Ils se sont trompés : c'est pas moi qui ai volé le trésor du temple d'Isis !
Il fallait gueuler pour se faire entendre, même en étant proches, à cause des cris de chouette des foulons. Hommes, femmes, enfants poussaient des cris, hurlaient, chahutaient pour se donner du courage.
- Oh ! je sais, il m'est arrivé la même histoire : le prêtre d'Isis m'a accusé de vol un matin et je me suis retrouvé enfermé ici. Comme toi !
Kévin était essoufflé. Pas l'habitude de fouler. Il s'arrêta. Son copain lui dit de continuer, sinon on allait le jeter aux fers.
- Aux fers ?
- Tu ne sais rien, toi. La nuit, on nous attache les pieds avec des fers pour pas qu'on se tire. Aux fers, c'est quand on t'attache jour et nuit, jusqu'au moment où on t'envoie à la caserne des gladiateurs, pour que tu t'entraînes au combat. Après, tu vas dans l'amphithéâtre et t'es mort. Sauf si t'es vraiment très fort.
Kévin ne dit plus rien. Cette fois, il était complètement découragé. Mais comme le surveillant passait une nouvelle fois avec son fouet, il rassembla le peu d'énergie qui lui restait pour essayer de fouler en rythme avec ses pieds.
Tchac tchac tchac tchac tchac ...
- Par Minerve ! plus vite, plus vite, on n'a pas que ça à faire, hurlait le surveillant.
Clac ! claqua le fouet. En l'air. Juste pour impressionner.
Quand le surveillant fut parti inspecter ailleurs, le garçon qui foulait à côté de Kévin lui cria :
- T'en fais pas, je sais comment te faire sortir de là. Mais il faut attendre le bon moment.
Kévin le visage en larmes sourit à son copain.
- Et toi, tu ne veux pas partir ?
- Oh, j'ai mes amis ici. Et j'irais où ?
- Je ne sais pas; tu n'as pas de famille ?
- Oh si : en Gaule, alors tu imagines.
- C'est comme moi : ma famille est en France (il s'embrouilla dans ses explications), enfin non, en Grèce plutôt. On m'appelle Kévinagoras. Mais je vais te dire un secret : en réalité, je m'appelle Kévin.
- Normal : Kévinagoras, Kévin, c'est une abréviation !
Kévin se sentit incompris. Il dit en soupirant :
- Non ! c'est beaucoup plus compliqué que ça.
Il ferma ensuite les yeux, imaginant un instant qu'il rêvait, qu'il faisait un mauvais cauchemar. C'est ça. Je vais me réveiller. Je vais me retrouver chez moi, dans mon lit. Et j'en mettrai plein la vue à mes copains avec mon rêve : un jour à Pompéi, du temps des Romains.
Une petite idée commençait à faire son chemin dans la tête de Kévin. Une idée très rassurante : j'ai un papa, une maman et une petite soeur quelque part, ailleurs qu'à Pompéi. Dans une autre époque peut-être. Ma vraie maison existe vraiment. Ailleurs. Quelque part.
C'était une petite idée très rassurante, qui pointait son museau avec d'autres petites idées.
Des questions du genre : Ma vraie maison, c'est quand ? plus tard ? Et aujourd'hui à Pompéi, que va-t-il arriver ? Que doit-il arriver ? Et que faut-il faire pour s'échapper ? échapper à quoi ?
Kévin retrouvait petit à petit la mémoire. Et une petite idée avait éveillé, à elle toute seule, beaucoup de questions très, très, très inquiétantes. Kévin eut brusquement le sentiment qu'il ne lui restait plus beaucoup de temps pour trouver toutes les réponses.
Les bonnes réponses.
Il expliqua à son copain comment il s'était échappé du temple d'Isis et l'accident d'amphores, comment le prêtre d'Isis recevait de l'argent, en pièces de monnaie, grâce à un chargement de garum à destination de la caserne des gladiateurs.
- Mais d'où vient tout ce fric ? conclut Kévin.
- Ah ! voilà, je comprends. Le fric vient d'ici !
Son copain lui expliqua que, ce matin, une amphore était partie de la foulonnerie. Il s'était demandé ce qu'il y avait dedans. Or, quelque temps avant, il avait aidé à décharger une amphore qui puait le garum et qui, en fait, était remplie d'objets sacrés. Il ajouta :
- Et tu sais quoi ? Les jours suivants, comme par hasard, voilà les riches clients qui viennent en catimini. Et pas pour acheter du drap et des tissus.
Kévin conclut facilement :
- Le patron de la foulonnerie leur vend en douce des objets sacrés en provenance du temple d'Isis. Le type garde une partie du fric et envoie le reste au prêtre d'Isis par le même chemin : grâce à la livraison de garum à la caserne des gladiateurs, qui passe avant par le temple d'Isis.
Son copain ajouta :
- Pour ne pas éveiller les soupçons, de temps en temps, le prêtre d'Isis accuse à tort un enfant, comme nous, qui est enfoulonné ici.
Et Kévin, en tapant la main de son copain :
- Tout bénéfice !
- Bon, maintenant on file charger les tissus dans la charrette qui vient d'arriver à la foulonnerie.