Les bains publics
Pompéi, 24 août 79, 2 h 37 avant l'éruption du Vésuve
Kévin sortit la tête entre les paquets de tissus où il était caché et se laissa tomber de la charrette. Il amortit sa chute en pliant les jambes juste lorsqu'il toucha les dalles de basalte de la chaussée, rebondit et s'enfuit en courant.
Il bifurqua brusquement à l'ombre de la première ruelle, en espérant que personne ne l'avait vu. Mais le conducteur n'avait absolument rien remarqué, ni son arrivée dans la charrette, ni son départ. Exactement comme le lui avait prédit son copain.
Mince ! je n'ai même pas pensé à lui demander son nom. Mais ce n'était pas maintenant qu'il avait réussi à s'évader, que Kévin allait retourner demander à son copain comment il s'appelait.
Kévin était seul. Il s'assit sur le bord du trottoir, qui surplombait la chaussée de 40 à 50 centimètres. La ruelle était silencieuse. Une pierre levée à l'entrée interdisait l'accès aux véhicules. Son copain lui avait dit qu'il ne craignait plus rien, maintenant : il passe tellement de monde à la foulonnerie, personne ne remarquera ta disparition.
Qu'est-ce que je fais dans ce pays pourri ? Il faut à tout prix que je retourne chez moi. Kévin avait beau se creuser la tête : il ne savait pas comment il était arrivé à Pompéi; ni comment il allait sortir de ce labyrinthe et repartir chez lui. En France. La Maison Bleue. C'est ça qu'il avait retrouvé. Mais en plus de la distance, il y avait un sérieux problème de temps : en an 79 à Pompéi, il avait reculé de presque de 2000 ans !
C'est alors qu'une odeur désagréable lui fit constater : Je suis dégueulasse maintenant. Je pue !
- J'en ai marre ! cria-t-il. Hé ?...
Kévin avait levé la tête. Un vieillard s'était approché silencieusement et lui tirait doucement la courte manche de sa tunique, le secouant gentiment pour le faire lever :
- Suis-moi, petit bonhomme, tu ne vas pas rester sale et puant toute la journée.
Kévin se leva et suivit le vieillard qui lui tint à peu près ce discours : Bonheur et malheur n'ont aucune importance. Seule compte la raison. Tu dois raisonner ton esprit, afin qu'il t'aide à supporter les coups durs en toutes circonstances. Ne regrette rien, jeune homme, n'espère rien non plus : La vie est longue si tu sais en user, disait Sénèque.
Kévin se réorienta quand ils arrivèrent aux bains publics du forum. Il eut la surprise de constater qu'il était tout près du marché. Il venait donc de s'échapper de la foulonnerie de Lucius Véranius Hypsaéus, celle qui est tout près du marché.
Aux bains publics, il y avait surtout des esclaves chargés de préparer l'établissement pour l'après-midi. En effet, la plupart des gens avaient l'habitude de venir à partir de la neuvième heure (environ 15 h 20), pour se délasser de leur journée de travail avant d'aller manger.
- Braves gens, il est 3 heures !
Déjà ! se dit Kévin.
Aux environs de 8 h 30 du matin, ils se dirigèrent vers les bains des hommes, se déshabillèrent au vestiaire et pénétrèrent dans une première pièce occupée par un bassin rond. Le vieillard descendit quelques marches, s'immergea un instant dans le premier bain et ressortit. Kévin était en sueur. Il ne connaissait pas les bains et il entra résolument dans l'eau.
- Ouh ! Ouh ! Ouh ! s'écria-t-il en ressortant aussitôt. C'est glacé !
Mais quelqu'un se moqua de lui et Kévin plongea résolument dans l'eau froide, avant d'aller dans la pièce tiède qui servait l'hiver pour passer progressivement à l'atmosphère surchauffée des bains. Elle servait également à revenir en douceur de la pièce chaude à l'air froid de l'établissement.
Ils chaussèrent des sandales de bois pour ne pas se brûler les pieds et entrèrent dans une pièce, qui, en fait, n'était pas encore très chaude à cette heure.
- Un sauna ! s'écria Kévin.
- Qu'est-ce que tu dis ? demanda le vieillard qui n'avait pas compris ce mot finlandais, "sauna".
- Il fait chaud, répondit Kévin en latin.
- Ah oui ! c'est incroyable une chaleur pareille cette année. Mais ne faut-il pas tout supporter avec indifférence ?
Après avoir bien transpiré, ils se plongèrent avec délices dans le bassin. Le vieillard dit à Kévin :
- Je suis trop vieux pour faire des jeux et des exercices, mais toi tu aurais pu en profiter avant les bains.
- C'est que je n'ai pas le temps : je dois aller au marché, répondit Kévin.
- Quand ils seront achevés, je t'emmènerai aux bains centraux. C'est autre chose qu'ici. Ils sont gigantesques et à la pointe de la technique. Il paraît qu'ils ont prévu un restaurant et de nombreuses commodités. Je crois que l'ouverture est prévue en fin d'année.
Par politesse, comme le vieillard semblait s'intéresser aux bains publics, Kévin demanda :
- Et les bains de Stabiès, vous connaissez ?
- Ah oui ! mais ils sont trop vieux et le Grand tremblement de terre les a endommagés. Voilà pourquoi on a construit les nouveaux bains centraux. Les bains de Stabiès ne sont pas prêts de rouvrir.
Kévin n'en croyait pas ses oreilles. Je rêve. Les bains de Stabiès ne sont pas prêts de rouvrir ! En passant devant tout à l'heure, est-ce que je n'ai pas vu une foule de femmes ?
Un sentiment de panique s'empara de lui et il n'eut plus qu'une envie : partir.
Maintenant, le vieillard cherchait à le retenir en lui murmurant des choses gentilles :
- Tu es un beau jeune homme.
Il ajouta :
- Tu es fatigué, je suis sûr que tu as faim. Je t'emmène chez moi, tu pourras te reposer.
Le vieillard prit doucement Kévin par les épaules, puis l'entoura de ses bras. Ses mains descendirent le long du dos de Kevin et il lui caressa les fesses.
Ça va pas la tête ! pensa Kévin en frissonnant. Il réalisa qu'il n'avait pas de maillot de bain et qu'il était tout nu, comme le vieil homme d'ailleurs, ce qui était normal chez les Romains. Mais il comprit les véritables intentions du vieillard. C'était un vieux dégoûtant, un pédophile qui voulait abuser de lui. Kévin le repoussa et tenta de sortir du bassin.
- Marcus Lucrétius m'attend, je dois partir !
En entendant prononcer ce nom, le vieux sembla très inquiet et n'insista pas. Kévin courut vers le vestiaire sans même s'arrêter dans la pièce tiède, renfila rapidement sa tunique et se précipita vers la sortie.