Le marché

Oubliant cette mésaventure des bains publics, Kévin se dit qu'il avait intérêt à se dépêcher de faire ses achats et de retourner à la maison du Labyrinthe. Ce n'était peut-être pas le plus urgent à faire, mais il n'avait pas d'autre idée et aucune envie de finir aux lions.

En arrivant au marché, Kévin surprit la conversation entre un vendeur et un acheteur :

- Tu as senti la secousse, ce matin ? Déjà 4 jours que ça dure. Si ça continue, je quitte la ville comme les autres.

- Octavius est déjà parti avec sa famille. Sa maison a été détruite par le Grand tremblement de terre, alors tu comprends, depuis il a peur.

Kévin se rappela le grondement qu'il avait entendu en sortant de la cuisine. Un peu plus loin, il apprit que des poteries étaient tombées d'un étalage. Pourtant, il se laissa très vite distraire par le marché, ses couleurs et surtout ses odeurs. Il se crut un instant à faire les courses avec sa grand-mère, au marché provençal de Nyons. Mais à Nyons les vendeurs n'interpellaient pas leurs clients en latin, et à y regarder de plus près, les légumes étaient très différents. Les carottes sont jaunes ou carrément blanches ! Et les pêches sont bien petites ! Il en prit une : elle avait l'allure d'une pêche, l'odeur d'une pêche, mais elle semblait dure. On dirait les pêches de vigne de mon oncle.

Il vit des vendeurs de lentilles, de pois chiches, de raisins secs, de noix, de prunes. Des amphores allongées, munies d'une anse de chaque côté du col, avaient été enfoncées dans le sable. Elles contenaient soit de l'huile d'olive, soit du fromage, soit des olives de l'hiver précédent.

Kévin réalisa qu'il manquait quelque chose, pour un marché italien : il n'y avait pas de tomates, pas d'aubergines, pas de poivrons, pas de courgettes, pas de pommes de terre. Incroyable ! les Romains ne connaissaient ni la ratatouille ! ni les pizzas ! ni les frites ! Au fin fond de ses souvenirs un peu embrumés, il se rappela ce que disait son grand-père instituteur : Pas de tomate en Europe avant Christophe Colomb.

Au quartier des bouchers, la viande fraîche était couverte de grosses mouches que des esclaves s'efforçaient de chasser. Des porcelets vivants grognaient pour appeler leur mère ; un petit troupeau de mouton apeuré bêlait. Des poules et les canards vivants étaient enfermés dans des paniers d'osier. Des poteries contenaient des loirs aussi gros et gras qu'un écureuil.

- Ça sert à quoi ? demanda-t-il au jeune vendeur.

- Éh ! d'où tu sors ? C'est pour les riches : ils-za-dorent-ça, espèce de plouc !

Loir

Les romains mangent des loirs ? se dit Kévin en partant un peu plus loin.

A l'odeur, il se rendit compte qu'il arrivait dans le secteur des poissonniers. Il se rappela brutalement qu'il avait des courses à faire et qu'il avait déjà perdu trop de temps. Il devenait vraiment distrait depuis qu'il se trouvait à Pompéi. Par quel mystère ? Par magie peut-être. Ah non ! sûrement pas.

- Qui veut de la sarriette, qui veut mes laitues, mes belles laitues toutes fraîches ?

Kévin s'approcha de l'étalage. Il parla avec une jeune vendeuse de son âge. La fille proposait toute une série de plantes qu'il n'avait jamais vues, ou qui ressemblaient aux mauvaises herbes que lui faisait arracher son oncle dans son jardin. Il reconnut cependant la roquette qu'il mélangeait souvent à la laitue, et l'ortie qu'il utilisait comme engrais pour son jardin.

Kévin partit avec de la salade et de la sarriette.

À ce moment-là ...

Son : tremblement de terre

Un grondement sourd tout droit sorti des entrailles de la terre pénétra les corps et les esprits, plongeant chacun dans un abîme de stupéfaction. Le brouhaha des conversations et les cris des marchands stoppèrent net.

Puis, un nouveau grondement, suivi d'une secousse, fit passer un frisson de peur dans tout le marché. Une échoppe s'effondra en soulevant de la poussière et des cris. Quelques marchands commencèrent à plier leurs affaires.

Kévin s'enfuit en courant.

Au forum, on s'en allait de tous côtés, tandis que ceux qui gardaient leur calme tentaient de ne pas trop se laisser bousculer par les gens affolés. Installé tranquillement à l'écart de la foule, le barbier Cornélius Faventinus finissait de raser un client. Une pancarte était posée à proximité. Elle indiquait qu'aujourd'hui Faventinus ne raserait pas jusqu'à la huitième heure, mais exceptionnellement, seulement jusqu'à la cinquième heure.

- Vous comprenez, expliquait-il pour calmer son client qui s'impatientait, j'ai prévu d'aller au Grand Théâtre. Avec le spectacle qu'ils donnent aujourd'hui, il paraît que ça va être bourré jusqu'au sommet des gradins.

Soudain, il se redressa en s'écriant :

- Mais, ça va pas, non !

Et des hurlements de porc retentirent. Bousculé par un passant paniqué, le barbier venait de couper un bout d'oreille de son client. Difficile métier, qui ne pouvait s'exercer tranquillement que loin de l'agitation des gens stressés. Faventinus posa dignement son couteau à raser et s'empressa d'appliquer sur la plaie un peu de baume à cicatriser, mélange réputé d'huile, de vinaigre et de toiles d'araignées.

Kévin sentit dans son dos couler une goutte de sueur glacée. Pourtant, il était en plein soleil et il faisait une chaleur épouvantable.

Lorsqu'il arriva au sud du forum, une surprise l'attendait : il n'y avait plus aucune des statues qu'il avait vues lorsqu'il était passé un peu après la première heure du jour. Plus de statues, ni éboulées par terre, ni sur leur socle.

C'est alors qu'il réalisa que tout avait changé. Comme si le temple d'Apollon avait été subitement restauré à neuf et repeint de couleurs vives en quelques heures ! Et, quand il se retourna en direction du Vésuve, il constata que le temple de Jupiter était à moitié en ruine.

Au loin, au-dessus du temple, le Vésuve dormait d'un sommeil tranquille que rien ne semblait pouvoir troubler. Pas même le Grand tremblement de terre, qui avait violemment secoué Pompéi à l'époque de Néron, endommageant la plupart des édifices publics et des maisons.

Depuis dix-sept ans, les travaux de reconstruction ou de restauration s'éternisaient, faute d'argent : Pompéi était en pleine crise économique, subissant la concurrence de la Gaule. En particulier, les entreprises de poterie étaient concurrencées par la Graufesenque, dans le sud du Massif Central.

- Braves gens, il est 4 heures !

Quoi ? Déjà... qu'est-ce que je vais prendre ! A notre heure actuelle, il était environ 9 h 40 du matin. Kévin ressentit un gros malaise. Il allait se faire tirer les oreilles par le chef cuisinier pour son retard. D'autre part, il ne savait pas pourquoi, mais il avait l'impression étrange de se rapprocher de quelque chose. Un truc très désagréable. Un truc très désagréable dont il n'arrivait pas à se rappeler. On ne peut pas se souvenir de quelque chose qui arrivera plus tard ! se dit-il en riant.

Un rire un peu nerveux.

Mais Kévin n'eut pas le temps de réfléchir plus longtemps : des cris et des protestations le firent sursauter et il se retourna. Une cohue d'hommes d'affaires et d'avocats, qui se pressaient pour sortir de la Basilique, se déversait sur la place. Et ce troupeau mugissant se mêlait à la foule en la bousculant.

Kévin courut jusqu'à la rue de l'Abondance.

Il s'arrêta devant les bains de Stabiès : fermés pour cause de réparation ! Mince alors ! et les femmes que j'ai vues tout à l'heure ?

Décidément, rien n'allait plus et Kévin se demanda comment il pourrait enfin sortir de ce cauchemar. Son coeur s'accéléra et les pensées se bousculèrent dans sa tête. À présent, les souvenirs de son passé lui revenaient avec plus de précisions : il se rappelait bien la Maison Bleue. Il lui semblait qu'il devait être dans la cuisine de ses parents lorsque brusquement... brusquement... Mais non, c'est impossible !

Raisonnablement, il ne pouvait pas avoir changé de lieu et d'époque. La France, Pompéi.

Brusquement.

Comme ça : Pfuiiit ! Raisonnablement, non.

- Oh ! NON...

Une secousse ? et alors ...