La taverne
Pompéi, 24 août 79, 17 minutes avant l'éruption du Vésuve
Kévin ressortit en vitesse de la maison, soulagé de s'en être tiré à si bon compte, au moment où un crieur d'heures annonçait :
- Braves gens, il est 5 heures !
Vers 10 h 45 (pour nous à notre époque), Kévin sortait sur la droite et prenait la rue de l'Abondance en direction de la porte du Sarno. Et pour se changer les idées, il essaya de faire attention à ce qui se passait autour de lui.
Tout en marchant, il observa les grandes dalles irrégulières de la voie romaine, les trottoirs recouverts d'un béton de brique pilée. Ici, sur le seuil d'une maison, par la porte ouverte, il lut l'inscription en mosaïque : "Attention au chien !" Plus loin c'était carrément : "Bienvenue au fric !" De façon surprenante, Kévin pensa : Ils sont fous ces Romains.
Il lui sembla que le défilé des muletiers, encombrant la rue de leur chargement ballottant, avait diminué. Il avait l'impression qu'il n'y avait plus autant d'activités que lorsqu'il était allé au forum ; la ville s'était un peu vidée, en quelque sorte.
Et une idée étrange lui passa par la tête : tout à l'heure, quand je suis passé la première fois devant les bains de Stabiès et au forum, j'ai peut-être vu Pompéi avant que la ville soit détruite par le Grand tremblement de terre.

Mais déjà une bonne odeur de pain sortant du four et un bruit de meule en pierre écrasant le grain lui fit tourner la tête. Il passait devant la boutique du boulanger Modestus. Des pains ronds, des pâtisseries étaient posés sur des tréteaux de bois à l'entrée du magasin. J'ai faim ! Dans une pièce plus grande à l'arrière de la boutique, un âne, les yeux bandés, faisait tourner un gros moulin à farine.
Il s'amusa à déchiffrer, à haute voix, les graffitis inscrits en noir ou en rouge sur les murs :
"Le tisserand Successus aime Iris, l'esclave attachée au service de l'épouse de l'aubergiste."
"Oppidius, le portefaix est un voleur."
"Votez pour Sécus."
"Votez pour C. Julius Polybius, il fait du bon pain."
Puis, il conclut en riant :
- Les tags n'ont pas l'air interdits ici !
Des passants se retournèrent, se demandant sans doute s'il n'était pas fou : pourquoi ce jeune esclave se moquait-il de publicités officielles écrites par des professionnels ?
Il contourna une fontaine dont la construction de pierre empiétait sur la rue. Le gargouillis de l'eau se mélangeait aux rires des femmes et des jeunes filles, qui attendaient de pouvoir remplir leur jarre. Elles chahutaient pour se rassurer ou au moins pour oublier la peur qui leur tiraillait le ventre.
- Oh ! moi, les tremblements de terre ça ne m'a jamais empêché de dormir.
- Pouh ! regardez-moi tous ces trouillards qui ont déguerpi comme des loirs, ces jours derniers.

Kévin arriva devant la taverne en même temps qu'un groupe de porteurs. Tout le monde transpirait tant et plus. Ils posèrent chacun leur lourde charge à l'entrée.
- Asellina, à boire ! à boire ! As-tu à manger pour quinze porteurs affamés ?
Ils s'approchèrent du comptoir en pierre, face à la rue. De grands trous fumants ouvraient sur des jarres pleines de nourriture ou de boissons chaudes. Déjà une servante avait plongé une louche dans la concicla, la purée de pois cassés aux herbes, au porc et aux rondelles de saucisses. Et une autre servante commençait à servir du vin chaud.
- Mais c'est un fast-food !
Les porteurs protestèrent au son des mots inconnus. Kévin avait prononcé fast food, à haute voix, sans s'en rendre compte.
- Hé ! répète un peu pour voir... c'est nous que tu injuries ? demanda celui qui avait passé la commande.
Mais un gros bonhomme intervint :
- Quelle langue tu parles, mon garçon ?
- Oh, c'est un mot que je viens d'inventer pour dire qu'on mange vite et bien ici.
- Tu peux le dire ! Hé, vous entendez les gars ?
Les porteurs continuèrent à plaisanter bruyamment. Le gros bonhomme entraîna Kévin près de poteries ventrues à large ouverture, assez grandes pour s'y cacher à l'intérieur. Chaque dolium contenait de l'huile d'olive, ou du vinaigre, du vin, des olives.
- Alors, que veux-tu ? Parle, je suis Olympiacos.
- Moussakas te demande si tu peux lui prêter de la rue et du raisin.
- Sacré Moussakas, c'est vraiment un bon cuisinier. Nous les Grecs, nous sommes les meilleurs cuisiniers et les meilleurs médecins du monde. Pas vrai les gars ?
- Ouais, ouais, vous savez bien remplir les cimetières, répondit un porteur, en riant bruyamment.
- Bon, alors tu veux du raisin. Mais c'est qu'il est devenu riche ce sacré Moussakas ! Les vendanges ont commencé tôt cette année, mais les grappes sont encore rares; ça va lui coûter un max. Et au marché ? tu en aurais peut-être davantage...
- J'y suis allé, mais trop tard : avec les secousses, les marchands ont eu peur du tremblement de terre et ils ont fui. Alors, moi aussi.
Ce n'était pas tout à fait la vérité.
- Je te comprends, ma femme et mes enfants n'ont pas résisté aux premières secousses. Ils sont partis se réfugier chez un cousin à Misène. Et si je reste, c'est bien parce que je dois gagner ma vie. Pas vrai Asellina ?
- Tu l'as dit, Olympiacos, approuva-t-elle tout en s'occupant de ses clients.
- Bon sang ! J'aurais mieux fait de m'en aller comme tout le monde ; déjà 4 jours que les gens foutent le camp de Pompéi, grogna l'un des porteurs.
- Ah ouais ? ton maître est sympa comme ça : il t'aurait laissé partir ? ironisa un autre.
Des porteurs marmonnèrent, d'autres ricanèrent. Olympiacos se lamenta :
- J'ai l'impression de revivre le Grand tremblement de terre. Enfin, le début. Il a de la chance d'être disciple des stoïciens, Moussakas; il doit bien se moquer de ce qui se passe. Allez ! file mon garçon.
Kévin repartit avec un panier de raisins et une branche de rue. Il savait maintenant ce qu'était la rue, à l'odeur si forte. Il se dit alors : la rue s'appelle ruta en latin. Impossible de la confondre avec via, la voie romaine, ni avec strada, la rue !
- Kévinagoras !
Kévin sortit de ses pensées, reconnut la voix claire et flûtée d'Alexandra et la chercha parmi les femmes et les jeunes filles regroupées autour de la fontaine. La jeune esclave qui l'avait sauvé du temple d'Isis lui fit signe. Il s'approcha.
- Qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-il.
- Tu vois, j'attends mon tour. Il paraît qu'on avait l'eau courante, à la maison du Labyrinthe, avant le Grand tremblement de terre. Maintenant, quelle galère : il faut sans arrêt courir chercher de l'eau. Sauf quand il pleut et que la citerne de l'atrium est approvisionnée. Mais là, ça ne risque pas !
Kévin était content de retrouver son amie.
- Tu m'offres un raisin ? demanda-t-elle.
- Ça va pas la tête !
La jeune fille éclata de rire.
Mais son rire joyeux et insouciant se perdit aussitôt dans le bruit de tonnerre d'une explosion fracassante.
Son : volcan
- Par Jupiter, c'est la bombe atomique ! s'exclama Kévin.
Par un réflexe de survie, il s'était jeté par terre. Les gens autour de lui s'étaient immobilisés, frappés de stupeur.
Un grand silence recouvrit la ville de son linceul de mauvais augure. Jamais les dieux n'avaient laissé éclater leur colère avec une telle fureur. Quel combat de titans allaient-ils livrer ? L'air était devenu encore plus chaud et irrespirable. Pompéi s'était figée dans l'attente mortelle d'un phénomène incompréhensible.
Puis, d'un seul coup, comme venue de nulle part, une ombre brutale s'abattit sur la ville, accompagnée d'un déluge de pierres. Complètement affolé, Kévin se releva, saisit Alexandra par la main et se précipita dans la boulangerie, toute proche, en hurlant :
- C'est le Vésuve qui explose, je m'en souviens, c'est le Vésuve ! c'est le Vésuve !... on va tous mourir !