La boulangerie

Son : volcan
Le ciel, obscurci brutalement, déversait un déluge de pierres incandescentes et de morceaux de roche en fusion. Dans toute la ville de Pompéi, en un instant chacun ne pensa plus qu'à trouver un abri pour se protéger.
Ceux qui pouvaient se réfugièrent à l'intérieur des constructions : boutiques, temples, maisons, édifices publics. Les autres se précipitèrent à l'abri d'un porche, d'un portique, de n'importe quel refuge, même provisoire : on plongea sous une charrette, sous l'étalage d'un commerçant ambulant, à l'abri d'un balcon.
Des gens tombèrent et ne se relevèrent plus, assommés par une pierre un peu plus grosse que les autres.
Les toitures crépitaient sous le bombardement et commencèrent à se casser. Des parties d'édifices un peu plus faibles s'éboulaient sous l'impact des morceaux de roche les plus gros.
Une avalanche de pierres brûlantes et de gravats s'accumula rapidement dans les rues, sur les trottoirs, sur les places et dans les jardins des maisons. Certaines rues furent rapidement encombrées de véhicules immobilisés ou hors d'état de rouler. Les boeufs, les mulets, les chevaux des attelages poussaient des cris déchirants, tandis que nombre d'animaux succombaient, lapidés.
Dans la boulangerie, on ne pouvait plus bouger, tellement il y avait de gens venus s'abriter. L'âne qui faisait tourner le moulin fut tellement terrorisé qu'on le libéra du joug. Poussé dans la rue pour qu'il ne blessât personne et abandonné à son sort, il s'enfuit vers une mort certaine.
Arrivés parmi les premiers, Kévin et Alexandra étaient coincés dans la deuxième pièce, à proximité du four qui continuait à cuire sa fournée de pain et dégageait une chaleur infernale. Avec tout ce monde, l'air devint rapidement étouffant.
Alexandra était muette de terreur. Kévin ne savait pas quoi dire. Alors il lui demanda si elle avait faim.
Elle fit signe que non.
Elle ne pouvait pas manger.
Elle n'arrivait plus à penser à rien.
Elle avait peur, peur, peur, c'est tout.
Kévin attrapa un pain rond dans la corbeille contre laquelle il était appuyé. Il le rompit et plaça un morceau triangulaire dans chaque main d'Alexandra. Il distribua les 6 autres parts aux gens qui étaient à côté de lui. Puis, il reprit l'un des deux morceaux de pain que tenait Alexandra et commença à manger.
C'est alors qu'Alexandra se mit à grignoter, comme dans un rêve. Elle mangeait, mais elle n'était plus là, avec Kévin et les autres réfugiés.
Petit à petit, les gens commencèrent à murmurer, à parler et le bruit des conversations se mélangea à l'odeur de farine et de pain, qui arrivait encore à flotter dans l'épaisseur de l'air.
Dans l'autre pièce, les conversations devinrent bientôt très nerveuses. Ceux qui étaient debout vers l'entrée voyaient les pierres ponces et des gravats s'accumuler de façon inquiétante dans la rue, sur le trottoir et sur le seuil de la boutique : si la pluie de pierre ne s'arrêtait pas, ils allaient tous être emmurés !
Que fallait-il faire ?
La panique s'était emparée de tous les esprits. Seule Alexandra ne semblait plus rien ressentir. Elle ne semblait plus rien voir, rien entendre, rien comprendre. Elle grignotait machinalement son bout de pain. Kévin lui prit doucement la main, la serra très fort, comme il l'aurait fait pour rassurer sa petite soeur. Elle lui sourit tristement.
Enfin, il se mit à faire un peu moins sombre dans la boulangerie. Un mouvement de foule s'amorça vers la sortie. Petit à petit Kévin put passer dans la première pièce. Il tenait Alexandra par la main. Puis, ils purent sortir en escaladant les pierres ponces et les décombres, qui s'étaient éboulés à l'intérieur et obstruaient l'entrée presque jusqu'au sommet.
Une fois dehors, on ne redescendait pas de l'autre côté de ce remblai.
Non. On restait au même niveau. À près de 2 mètres du sol, du trottoir, de la rue, ensevelis. Tout ce qu'on pouvait voir de là-haut, dans les ténèbres grises de cette matinée crépusculaire, n'était que vision d'apocalypse. Des gens couraient sur les amoncellements de pierres et de gravats qui avaient remplacé rues et trottoirs. On ne voyait que pans de murs éboulés, tuiles cassées, poutres brisées dans les maisons, portiques effondrés.
Combien de gens étaient morts, tués par un bloc de rocher ou par la chute d'une poutre. Combien de maisons détruites, bombardées par des rochers en fusion.
Et c'était le Vésuve qui avait causé toute cette désolation.
Le Vésuve avait explosé d'un seul coup.
Mais dans la ville de Pompéi plongée dans une nuit de cendres, tout le monde l'ignorait, car il fallait être loin de la ville pour voir ce qui se passait, pour comprendre que le volcan s'était réveillé. Qui pouvait imaginer que la montagne recouverte de vignes et de forêt, la montagne tranquille depuis 800 ans, qui pouvait imaginer que le Vésuve avait explosé, causant cette catastrophe ?
Seul Kévin savait ce que signifiait cette pluie de pierres ponces, cette neige de lapilli et de sable.
Seul Kévin savait que ce n'était pas fini.
Et que tout le monde allait mourir, qu'il était trop tard pour fuir, maintenant.
C'est avant qu'il fallait partir.
La veille.
Ce matin dès l'aube. Il fallait partir à la onzième heure. Justement quand il était arrivé, lui !
Que faire, alors ?
Que pouvait-il faire d'autre qu'aller chez lui ?
Et chez lui, à Pompéi, c'était la maison du Labyrinthe.
Un labyrinthe dont il ne savait pas comment il allait sortir.
Pour rentrer chez lui.
Dans la Maison Bleue.
Sa maison.
En France.
Soudain, un hurlement sinistre déchira les ténèbres : dans les ruines d'une maison, hurlait à la mort un chien que son maître n'avait pas détaché. La pauvre bête tirait en vain sur sa chaîne de bronze.
Kévin serra la main d'Alexandra et ils s'élancèrent dans ce qui restait de la rue de l'Abondance.
Quand ils étaient encore dans la boulangerie, personne n'avait annoncé la sixième heure du jour, c'est-à-dire à peu près midi. Et maintenant, personne n'annoncerait plus les heures suivantes.