Sauvetage
Alexandra prit la main de Kévin et l'entraîna en disant :
- Par là !
Ils revinrent en arrière de quelques pas jusqu'au carrefour, suivirent la ruelle sur leur droite, arrivèrent dans la rue qui passe derrière la maison du Labyrinthe, côté jardin. La porte secrète était ensevelie elle aussi, mais Kévin et Alexandra franchirent facilement le mur du grand jardin, qui semblait ridiculement bas maintenant.

De l'épaisse couche des pierres et du sable tombés du ciel, seuls émergeaient encore les squelettes des 4 cyprès et du figuier. Les 2 lauriers roses avaient complètement disparu.
Ils traversèrent l'espace dévasté et atteignirent l'entrée de la salle à manger d'été, qui s'étendait sur la gauche, perpendiculairement à l'axe de la maison. Seul le fond de la salle à manger d'été s'était éboulé sur les lits en maçonnerie, recouverts de tissus et de coussins. Les convives ne s'y allongeraient certainement pas pour manger ce soir, comme prévu.
Un silence mortel régnait dans la maison. Tout le monde était-il mort ?
Ils appelèrent.
Des voix assourdies montèrent de la galerie à moitié enterrée, cette partie de la maison sur la droite du grand jardin, située le long de la ruelle, dans laquelle avaient été aménagés, autrefois, les bains privés. Ces bains que le Grand tremblement de terre avait endommagés. C'était surtout l'arrivée et la distribution d'eau, ainsi que la chaudière, qui n'avaient toujours pas été réparés, faute d'argent.
Kévin et Alexandra se précipitèrent vers l'escalier. Mais, les 5 marches qui descendaient au petit jardin avaient disparu sous un pierrier. Et la toiture, bordant les 4 murs, qui ménageait une ouverture carrée par laquelle passait, avant, la lumière du soleil, cette toiture s'était effondrée.
Avec le soleil.
Avec la vie à Pompéi.
Seules les colonnes avaient résisté à la catastrophe et se dressaient, sur 2 côtés du petit jardin, pointées vers le ciel obscur.
Le pire, c'était que l'escalier qui menait au demi sous-sol était bouché par un éboulis instable de poutres et de gravats. Ce qui voulait dire que tout le monde était bloqué en bas.
- Kévinagoras, c'est toi ? Nous sommes enfermés sous la salle à manger d'été et dans les bains.
Lorsqu'il réalisa que cette plainte d'enfant terrorisé venait de Moussakas, Kévin faillit éclater de rire : ce n'était plus la voix tonitruante qu'il avait connue jusque-là. Mais, au lieu de se moquer de lui, il eut une bouffée d'affection pour le gros cuisinier grec du Labyrinthe et il cria :
- Éloignez-vous de l'escalier, on va essayer de dégager.
En bas, Marcus Lucrétius, le maître de la maison, n'en croyait pas ses oreilles. Comment un gamin pourrait-il bouger les énormes poutres effondrées de la toiture ? Cependant, à la lumière de lampes à huile, il organisa le repli de ses parents et serviteurs, au fond de la galerie voûtée qui longeait les bains. Les ouvertures le long du couloir, qui avaient laissé passer la lumière en provenance du grand jardin, étaient complètement bouchées, à présent, par l'accumulation de pierres tombées du ciel.
Kévin et Alexandra appuyèrent de toutes leurs forces à l'extrémité d'une poutre en équilibre, qui pointait vers le haut. Dès la première tentative, la poutre bascula libérant l'éboulis qui s'engouffra dans l'escalier avec un bruit assourdissant. Les gravats roulèrent dans la galerie. La poussière retomba.
Et un cri joyeux retentit qui signifiait : sauvés !
Kévin et Alexandra aperçurent la lumière d'une lampe à huile et Marcus Lucrétius en toge blanche monta, tenant dans la main ce qu'on devinait être un sac de pièces d'or. Il était suivi de sa femme en robe de soie, gardant serré contre sa poitrine un coffret et son miroir en argent. Elle était parée de tous ses bijoux de famille : bracelets d'or à forme de serpent enroulé, bagues, épingles à cheveux, boucles d'oreille. Puis, vint Lucrétia, la fille du maître et de la maîtresse.
Dès qu'il eut la voie libre, Moussakas monta en courant sur les gravas, suivi de Souvlakis et de leur famille. Une esclave consolait son bébé qui pleurait.
À présent tous les survivants étaient sortis et se retrouvaient 2 mètres au-dessus de ce qui avait été le grand jardin. Chacun restait là, hébété, sans voix, essayant de comprendre ce jardin dévasté, recouvert de pierres.
Enfin, Marcus Lucrétius prit Kévin et Alexandra dans ses bras et déclara :
- Lorsque tout cela sera terminé, lorsque les dieux auront calmé leur colère...
La voix brisée par l'émotion, il s'interrompit.
- Lorsque tout cela aura repris bon ordre, vous serez affranchis tous les deux. Et si un jour, vous décidez de mener vos propres affaires, je vous assure de ma protection.
Pour détendre l'atmosphère, il ajouta :
- Bien entendu, vous devrez alors me rendre visite chaque matin, à la première heure.
C'est alors qu'il se remit à neiger des lapilli et du sable, en une bourrasque soudaine et brûlante. Des sortes de pierres soufflées, blanchâtres, tombèrent du ciel, comme si les dieux en colère avaient renversé des cartons remplis de granulés en polystyrène qui se seraient enflammés.
Des polystyrènes qui auraient été un peu plus lourds. Des pierres ponces un peu plus légères. Une neige brûlante. Un vent de sable torride.
Marcus Lucrétius ordonna :
- Ne restons pas là, allons dans la cuisine !