Nuée mortelle
Kévin s'était accroupi contre un mur de la salle à manger d'été, dont le toit avait résisté en partie. Il était désespéré. Même si le Vésuve semblait s'être calmé, même si le bombardement de pierres incandescentes avait cessé sur la ville obscurcie, il savait que la ville de Pompéi allait être anéantie.
Curieusement, il lui vint à l'esprit quelques mots de latin : Acta est fabula (La pièce est jouée). Ita diis placuit (Ainsi il a plu aux dieux)
Des gens, comme Marcus Lucrétius, restaient dans leur maison, attendant la fin de cette catastrophe, qui ne pouvait être que le résultat de la colère incompréhensible des dieux. D'autres avaient été blessés ou étaient morts sous les décombres.
Mais, des milliers de gens avaient choisi de profiter de l'accalmie pour rassembler quelques affaires et fuir loin de ces lieux maudits.
Des gens tentaient de fuir Pompéi par la porte de la Marine ou par la porte de Stabiès, en direction du port, situé à l'ouest de la ville. Tandis que ceux qui revenaient du port expliquaient que les bateaux avaient été détruits par des blocs de roche, qui avaient également comblé le bord de la mer et éloigné le rivage.
Des gens se précipitaient vers la porte du Vésuve, alors que d'autres arrivaient des campagnes voisines et affluaient vers la ville en essayant de s'enfuir vers le sud.
Des cohues de gens affolés se pressaient aux différentes portes, bien trop étroites, dont certaines étaient déjà écroulées. Personne ne savait vraiment où aller. Et tout le monde se bousculait dans une terrible confusion.
Kévin se répétait qu'il n'y aurait plus de survivants, qu'il était beaucoup trop tard pour partir. La septième heure du jour était passée sans que personne ne l'annonce. Peut-être même la huitième.
Autrement dit, il était plus de 13 h ?
Déjà 14 h ? ou plus ?
Comment savoir ?
Kévin ne comprenait toujours pas comment il avait atterri dans cette ville de malheur. Ni comment il pourrait s'échapper. Après tout, il n'était pas vraiment romain. Pas du tout, à vrai dire. Juste un peu un touriste. Enfin non. Il n'était pas non plus en classe d'histoire, puisqu'il était encore en vacances. Je suis en vacances, c'est-à-dire que je serai en vacances, plus tard, chez moi en France. J'étais à Pompéi, avant, en 79. Je suis... Je suis... Où ? quand ? comment ?
On l'appelait Kévinagoras.
Même si c'était Kévin qu'il s'appelait.
Il pleurait doucement, redevenu le petit enfant qui aurait voulu se réfugier dans les bras de sa maman. Comment échapper au piège du temps ?
À présent, 8 personnes étaient entassées dans la minuscule cuisine. La lumière d'une lampe à huile éclairait la peinture naïve représentant les génies protecteurs du logis et de la famille, au-dessus de la cuisinière encombrée de marmites. Souvlakis avait réanimé le foyer. Les braises étaient rouges. Marcus jeta de l'encens et une fumée parfumée remplit la cuisine.
Moussakas avait réussi à calmer son esprit. Alors, Marcus entama une prière pour demander assistance aux génies protecteurs, qui se tenaient debout au-dessus de 2 serpents bienfaiteurs symbolisant le monde souterrain.
Kévin, assis contre le mur de la salle à manger d'été, face au grand jardin réalisa alors qu'Alexandra était restée à côté de lui.
Elle était à genoux.
Il lui sembla qu'elle avait fait un signe de croix furtif.
Peut-être avait-il rêvé.
Soudain, une explosion terrifiante surprit tout le monde.
Les habitants du Labyrinthe.
Les gens qui tentaient de fuir la ville.
Ceux qui se terraient dans leur maison.
La marmite du diable en ébullition avait explosé à nouveau, expulsant une colonne de cendre et de vapeurs infernales qui se dispersa, en altitude, en un nuage sombre. Un nuage de cendre, de gaz sulfureux et de gaz chlorhydrique, en un mélange acide, toxique, gluant, brûlant, mortel, s'abattit sur la ville et la recouvrit de son linceul de ténèbres.
D'un seul coup, la faible lumière crépusculaire qui éclairait encore la ville s'éteignit tout à fait. Quel était ce dieu mauvais qui avait soufflé la flamme de la dernière lampe à huile ? Toute la ville était plongée dans les ténèbres les plus noires. Bien plus noires que le ciel nocturne caché par les nuages. Un noir absolu. Définitif.
Terribilis est locus iste (Terrible est ce lieu).
Il ne restait plus qu'à se préparer stoïquement à la mort. Ou à fuir désespérément. Ou à hurler. Les dieux avaient abandonné la ville.
Un paysan, qui était allé au marché, s'assit au pied d'un temple, tenant la longe de son âne dans la main.
Un couple s'enlaça une dernière fois.
Dans une nécropole, un cimetière le long de la route à la sortie de la ville, des gens venus là enterrer l'un des leurs avaient interrompu leur banquet funèbre.
Sur la route, un mendiant quittait la ville chaussé de chaussures neuves.
Dans la villa des Mystères, 6 ouvriers avaient arrêté leurs travaux de réparation. Des femmes s'étaient réfugiées à l'étage.
Beaucoup restaient cachés dans leur maison, se croyant mieux à l'abri.
Mais la cendre brûlante, bientôt mélangée à des gaz asphyxiants et torrides, envahit tout : rues, places et jardins ensevelis; temples et maisons endommagés. La nuée mortelle s'infiltra partout dans la ville détruite.
Kévin entendit tousser. Lui-même commença à avoir du mal à respirer. Une chaleur horrible, de plus en plus insupportable, vous brûlait, vous cuisait comme le pain dans le four du boulanger. Les yeux vous sortaient de la tête. Vos poumons éclataient.
- Tempora mutantur (les temps changent), se plaignit Marcus.
Marcus sortit de la cuisine, suivi des autres. Ils redescendirent se mettre à l'abri dans la galerie au sous-sol. Ils se protégeaient la bouche et le nez avec un pan de leur vêtement, tellement il était devenu difficile de respirer.
Déjà, dans les bras de sa maman, le bébé ne pleurait plus.
Kévin et Alexandra avaient eux aussi plaqué un pan de leur tunique contre leur nez et leur bouche. L'obscurité était totale. Kévin et Alexandra suffoquaient de plus en plus. Ils basculèrent sur le sol, couchés en chien de fusil. Envahi par une espèce de torpeur, Kévin ferma les yeux. Dans sa tête, il vit un drôle de film :
Il était dans la cuisine de ses parents. Il cassait des oeufs, un par un dans un saladier. Puis, il battait les oeufs pour faire une omelette avec une fourchette. Alors, cette scène se mélangea avec une autre : il était habillé d'une tunique romaine. Dans une cuisine étouffante et enfumée, il préparait une drôle de vinaigrette. Avec de la menthe et du garum. Et c'était avec un rameau de myrte qu'il battait la vinaigrette.
Souvenir ? Rêve ? Drôle de cinéma.
Puis, il entendit Karine, sa petite soeur, lui poser une question. La date de l'éruption du Vésuve ? Mais, il ne se rappelait plus. Alors, elle s'éloigna en criant : Il n'en sait rien ! Il n'en sait rien ! La voix de sa soeur résonnait curieusement et se perdit dans les ténèbres.
Kévin sentit des larmes envahir à nouveau ses yeux et couler sur son visage couvert de cendre.
Enfin, une comptine venue de nulle part se glissa dans sa tête embrumée.
Perpète...
Va te faire pendre...
Gingembre et Maniguette...

Musique : Tic tac 4
Kévin ouvrit les yeux, cherchant désespérément autour de lui qui pouvait bien chanter ici, dans cette langue qui n'était pas du latin. Mais ici, personne ne chantait plus.
C'était bien dans sa tête. Une comptine en français.
Il avança un bras dans l'obscurité épaisse de cette nuit, encore plus noire que le noir d'une chambre close au fond d'une cave obscure. Quelqu'un était étendu à côté de lui. Sa main remonta de l'épaule au visage. Il reconnut la jeune esclave sans vie. C'était elle. Alexandra.
Il se pencha vers son visage, la tête étourdie de vertiges.
Il déposa sur sa joue un baiser de cendre.
Il allait mourir lui aussi.
Il murmura :
Maniguette
Perpète,
Gingembre
Va te faire pendre !
Dehors, une nuit noire de fin du monde avait englouti Pompéi, la mer et toute la campagne. Il n'y avait plus que des dieux en colère qui zébraient encore le ciel, de temps à autre, d'éclairs infernaux.
Et puis, bientôt il n'y eut plus rien.
Plus rien que cendre et cendre et cendre.
Un tapis d'oubli qui recouvrait tout.
Pendant 3 jours il neigea des cendres.
Pendant plus de 1500 ans, la ville perdue de Pompéi allait être ensevelie sous 5 à 6 mètres de la colère des dieux.
Au pied du Vésuve qui s'était rendormi.