C'est pas moi qui ai cramé l'omelette

En France, dans la Maison Bleue, le 24 août, 6 minutes après midi

La porte du séjour s'ouvrit et un fantôme apparut, couvert de cendre. Ses yeux et sa bouche seuls semblaient vivants, à la façon des masques que portaient les acteurs de la tragédie antique ou les sorciers africains lors de leurs cérémonies magiques.

Cependant, il n'était pas habillé d'une tunique, ni recouvert d'un habit de fibres végétales; et il tenait une bouteille de vin dans ses mains.

Passé un moment de stupeur, la mère de Kévin s'écria :

- Mais enfin... Kévin... qu'est-ce que tu fabriques ?

Le père et la mère de Kévin, ainsi que sa soeur Karine, avaient les yeux braqués sur lui. Ils étaient assis à table et semblaient, l'instant d'avant, attendre quelque chose.

Une omelette, peut-être.

- Je ne sais pas. Je suis allé chercher une bouteille de vin à la cave. Peut-être.

Une épaisse fumée âcre et noire envahit le séjour. Le père de Kévin se leva brusquement et se précipita dans la cuisine. Il fut aussitôt suivi par Karine.

Qu'est-ce que c'est que ces conneries ? cria-t-il en ouvrant la fenêtre, d'un mouvement brusque. Il éteignit le gaz et saisit la poêle. C'était elle qui produisait cette fumée abondante et inépuisable, à la façon d'un volcan en colère. Il relâcha la poêle aussitôt.

- Aïe !... c'est brûlant ce machin.

Le temps d'un coup d'oeil autour de lui, il empoigna la poêle avec un torchon et la jeta par la fenêtre.

C'est ainsi que l'omelette carbonisée atterrit dans le jardin, avec poêle et fumée.

Dans le séjour, toujours debout, Kévin regardait alternativement la table mise et la bouteille de vin. Du vin d'Italie. Sa maman s'était à moitié assise sur le bord de la table, près de lui, pour lui parler affectueusement. Elle lui parlait comme on parle à un malade si fragile qu'il pourrait s'évanouir d'un seul coup. Comme on parle à un fou dangereux qui est terriblement calme, mais dont la violence paraît sur le point d'exploser d'un instant à l'autre :

- Dis-moi Kévin. Que s'est-il passé à la cave ?

Kévin réfléchissait en regardant ses pieds. S'il voulait parler à présent, aucun mot n'arrivait à sortir.

En fait, il se disait : Qu'est-ce que j'ai fait avant la cave ? Je battais les oeufs. Et puis après ? Qu'est-ce que j'ai bien pu faire entre les oeufs et la cave ?

Quand son père fit irruption dans le séjour, Kévin hurla :

- C'est pas moi ! J'ai juste battu les oeufs, c'est pas moi qui ai cramé l'omelette ! ! !

- Allez ! file prendre une bonne douche, ça te fera du bien, déclara sa mère. Et jette-moi tout ça au linge sale. Une omelette, et alors ? tu parles d'une affaire : c'est juste des oeufs cassés.

Karine était restée sur le pas de la porte entre la cuisine et le séjour. Elle attendait peut-être sa mère pour l'aider à préparer autre chose à manger.

Kévin sortit du séjour en marmonnant :

- J'ai pas cramé l'omelette... c'est pas moi... Pompéi... le Vésuve... c'est ça qui s'est passé.

D'un seul coup, une partie de son aventure lui revint à l'esprit. Mais oui, le Labyrinthe. Toutes ces pierres tombées du ciel. La toiture écroulée dans le petit jardin. Les gens bloqués en bas dans la galerie. Derrière les bains privés qui n'avaient pas été réparés depuis le Grand tremblement de terre.

Il s'en souvenait maintenant : il y avait Alexandra, Marcus Lucrétius, le maître de la maison, et d'autres personnes autour de lui. Et finalement il n'avait pu sauver personne. Même pas Alexandra.

Toute cette cendre irritante qui les avait brûlés et asphyxiés d'un seul coup, quand ils s'étaient retrouvés dans le noir total, l'obscurité absolue, les ténèbres infernales de cette fin du monde à Pompéi.

Voilà.

C'était à Pompéi, en l'an 79.

Il revenait de Pompéi à l'époque romaine.

Seul.

Tout simplement.

Il voulut retourner sur ses pas pour expliquer la situation à ses parents. C'est très simple... vous comprenez, j'étais avec Alexandra...

Non vraiment, il ne pouvait rien expliquer à personne. C'est pourquoi, il se contenta d'ouvrir la porte de la salle de bains.

Et puis, c'est vrai : essayez d'expliquer à des adultes quelque chose qui vous est arrivé et qui est impossible ! Comment allez-vous leur expliquer des choses aussi simples que ça : Je n'ai pas pu cramer l'omelette, puisque j'étais à Pompéi pendant que vous étiez dans la Maison Bleue. J'ai juste battu les oeufs avant de partir. Vous comprenez : ce n'est pas moi qui aie cramé l'omelette, c'est matériellement impossible !

Kévin prit sa douche, puis, encore bouleversé, il s'assit sur un tabouret. Comment avait-il atterri à Pompéi ? Comment avait-il pu s'échapper, juste avant de mourir ? Mystère !

Soudain une idée lui vint à l'esprit, puis une autre et une autre encore.

Est-ce que l'horloger a disparu à Pompéi ? Était-ce le vieil homme qui m'a emmené aux bains du forum ? Ou Olympiacos ? Qui donc ?

Allez savoir.

Peut-être était-ce ailleurs et à une autre époque qu'il avait disparu, l'horloger. L'ancien locataire de la Maison Bleue. Et s'il ne pouvait pas revenir, lui, c'est que sa montre était cassée et qu'il ne pouvait pas la réparer. Pas de pièces de rechange là-bas. Pas encore.

Il n'y avait qu'une seule personne qui pouvait le renseigner. Quelqu'un qui savait des choses sur la Maison Bleue, que lui, Kévin, ignorait. Quelqu'un qui connaissait le quartier depuis beaucoup plus longtemps que lui.

Audrey.

Le mystère du Labyrinthe