La Maison Bleue

Heureusement, elle est ouverte, pensa Kévin. La porte de la maison était ouverte sur le jardin. Les bras encombrés de cartons vides, qui lui bouchaient la vue, Kévin sortit, descendit les cinq marches en tâtonnant et tourna sur sa gauche.

Ensuite, ce fut plus simple : il pouvait facilement suivre l'allée en regardant sur le côté gauche et en se guidant sur la maison. Arrivé à l'angle, il tourna sur la droite, en direction du garage, qui servait aussi de débarras. Sur sa droite, il voyait la bordure de rosiers envahie de soucis. Rassuré par le tapis vert et orange des fleurs, Kévin marcha d'un pas plus assuré et plus rapide.

Soudain, juste au moment où il arrivait devant le garage...

- Hé !... s'exclama-t-il, en trébuchant sur une balle qui fut projetée au bout du jardin, vers le pommier.

Kévin retrouva son équilibre en quelques pas acrobatiques et précipités. Mais tous les cartons, emboîtés les uns dans les autres, étaient tombés par terre. Un seul dans l'allée. Tous les autres, sur les fraisiers. Et du dernier s'était échappé tout son contenu de granulés en polystyrène, qui avaient servi à protéger la vaisselle fragile. On aurait dit que les fraisiers étaient ensevelis à présent sous la neige.

Un rire joyeux et moqueur éclata sur la gauche, de l'autre côté de la haie qui séparait le jardin de la propriété voisine. Par une trouée dans la végétation, Kévin découvrit le visage d'une fille.

- Salut !... Tu habites ici ? dit-il.

- Oui. Et toi, tu viens d'emménager ?

- Heu... oui.

Elle lui expliqua que sa balle avait rebondi chez lui et qu'il avait marché pile dessus, sans la voir à cause des cartons.

- Ah ! c'est ça... s'exclama-t-il, regardant où cette balle pouvait bien avoir disparu.

- Je peux venir ? demanda-t-elle.

- Bonne idée ! tu m'aideras à finir de ranger ma chambre.

- Dis, je ne suis pas ta femme de ménage !

Kévin répliqua en riant :

- Si tu veux venir chez moi, il faut une raison valable; sinon, avec tous les cartons éparpillés dans la maison, je préfère aller chez toi.

- J'ai une raison valable.

- Quoi : t'es amoureuse ?

Audrey éclata de rire et répondit :

- Tu manques pas d'air, tu viens à peine d'arriver.

- Et le coup de foudre alors, ça existe, protesta Kévin.

- Alors là, tu me connais mal. Les garçons, c'est tout feu tout flamme. Moi, je garde la tête froide.

- Et c'est quoi ta raison valable ?

Audrey expliqua à Kévin qu'il habitait une maison bizarre. C'était une maison en briques, aux murs de couleur crème, avec des fenêtres encadrées de bleu. Il n'y avait pas de volet. Mais le plus bizarre, ce n'était pas la maison. C'était le locataire précédent, juste avant que Kévin arrive avec sa famille. D'après ses parents, qui le savaient par l'ancien propriétaire, Audrey disait qu'il s'agissait d'un vieil horloger à la retraite. Cependant il n'arrêtait pas de dire Où ? quand ? comment ?, elle en déduisait que c'était un magicien.

- Un sorcier ? tu as trop lu de contes de fées, Audrey.

- Je ne te parle pas de sorcellerie; le vieux bonhomme faisait des tours de magie.

- Ah !... un horloger magicien à la retraite.

Il réfléchit à cette idée et demanda à Audrey :

- Mais qu'est-ce qui est bizarre ?

- C'est tout qui est bizarre : la maison, le bonhomme, TOUT !

Tic Tac

Musique : Tic tac 1

Kévin était très étonné de cette réaction. Elle exagère, pensa-t-il; mais il n'en dit rien. Il préféra expliquer :

- De toute façon, quelle importance ? il est mort, le vieux bonhomme. C'est pour ça que la maison était en vente et que mes parents ont pu l'acheter.

Audrey avait les yeux qui brillaient de malice. Elle déclara, triomphante :

- Il n'est pas mort... il a disparu d'un seul coup ! Comme ça : Pfuiiit !

Audrey avait placé ses poings sur la poitrine et, dans le mouvement, elle avait écarté les bras brusquement vers le haut, vers le ciel. Comme si le vieux bonhomme s'était volatilisé sous ses yeux.

Kévin avait sursauté. Et il essayait d'imaginer ce qu'Audrey voulait dire. Il voulut lui demander, lorsqu'il réalisa qu'elle avait disparu. Elle n'était plus là, de l'autre côté de la haie. Je rêve ! se dit-il.

Pourtant non, Kévin n'avait pas rêvé : il avait bien rencontré une fille de son âge, qui habitait la maison d'à côté. Et, sa voisine vivait dans le quartier depuis plus longtemps que lui. Un quartier dont lui, Kévin, ne connaissait rien. Bien sûr, il avait déjà vu la façade de la Maison Bleue, sa nouvelle maison, mais sans faire attention. Il eut très envie d'aller l'observer un peu plus attentivement.

La Maison Bleue

En fait, la façade était de couleur crème jusqu'au deuxième étage. Le haut et la toiture étaient bleus. Une date attirait immédiatement le regard tout en haut : inscrite en clair sur fond bleu, elle était entourée d'un ovale crème.

- 1912 ! drôlement vieille...

Mais il ne remarqua aucune particularité. Ah si, bien sûr ! le sommet de la façade, qui dessinait de belles lignes courbes, et toute la toiture semblaient poussés vers le haut à la façon d'un gâteau. Un gâteau bleu à la crème.

Et le plus étonnant : la toiture n'existait pas. En tout cas, de l'endroit où se trouvait Kévin, seuls les côtés pentus du toit étaient visibles. Repensant à sa voisine disparue, il haussa les épaules en se disant, pour se rassurer : elle ne devrait pas regarder les films d'horreur ou de science-fiction; ce n'est vraiment pas pour elle.

Sa voisine s'appelait Audrey.

Kévin se moquait d'elle.

Et pourtant, Audrey avait raison d'avoir peur de la Maison Bleue.

Des raisons valables, que lui ignorait totalement.

Karine