Au palais des papes en Avignon
Frère Bertrand et Odéric entrèrent dans la ville d’Avignon dès l’ouverture des portes et confièrent aux soldats de guet le soin d’envoyer chercher les brigands.
Ils laissèrent leurs chevaux dans une écurie et continuèrent à pied à travers la ville. Arrivés à la Grande rue de la Muse, autrefois nommée Magna Carreira, c’est-à-dire Grande rue, ils entrèrent dans une étuve pour se laver.

Étuve : scène de bain au Moyen-Âge
Une fois tous nus, ils se plongèrent jusqu’au cou dans un grand baquet en bois rempli d’eau chaude, où 3 personnes se lavaient déjà. L’eau était délicieusement chaude et ils profitèrent d’un moment pour se délasser. Puis, ils se relevèrent pour se savonner et se rincèrent avec l’eau qu’un valet versa sur eux. Enfin ils sortirent et on leur fournit un linge pour s’essuyer.
Arrivés au carrefour de la rue Saint Agricol et de la rue de l’Épicerie, ils continuèrent vers le nord par la place du Mazel, passant devant le Palais d’Albano, la livrée cardinalice où avait logé Imelda.
Quand ils arrivèrent en vue du Palais des papes, les cloches sonnèrent Tierce. Le Palais des papes était une forteresse impressionnante avec ses murailles et ses tours dominant la ville.
Ponctuée des cris de soldats, une rumeur enflait et se calmait comme le bruit des vagues déferlant sur le sable. Devant le Palais neuf, une foule de mendiants attendaient en se bousculant que la Pignotte, l’aumônerie du pape qui faisait la charité, leur distribue du pain. Une trentaine de sergents d’armes essayaient de les contenir. À l’entrée, au niveau de l’aile des Grands dignitaires, les portiers refoulaient les visiteurs qui venaient quémander une faveur ou un privilège.
Finalement, Frère Bertrand et Odéric parvinrent à passer le poste de garde et entrèrent dans la Grande cour. Un peu plus tard, ils purent enfin être reçus par le cardinal Bernard de La Tour.
- Frère Bertrand, je suis content de te voir. Qu’est-ce qui t’as fait sortir de ton abbaye ? À propos, tu n’es pas encore l’abbé de Sénanque ?
À la surprise d’Odéric, frère Bertrand éclata de rire.
- Chaque chose en son temps. Pour le moment, j’ai bien d’autres préoccupations.
Sans plus attendre, il exposa la situation des Juifs de Provence au cardinal, dont le visage s’assombrit aussitôt.
- La crise économique, la guerre, la peste, quelle époque ! Le pape Clément VI ne sait plus où donner de la tête : il faut apaiser la colère d’Edouard III, roi d’Angleterre, qui l’a vu devenir pape, favorisant ainsi le roi de France.
Il faut savoir que la flotte française avait été détruite, 8 ans auparavant, dans le port de L’Écluse en 1340, que les archers anglais avaient anéanti la chevalerie française à Crécy, 2 ans avant, en 1346 et que Calais venait d’être soumise en 1347, l’année précédente. Le roi de France, Philippe VI de Valois, avait intrigué pour que son chancelier Pierre Roger soit élu pape, sous le nom de Clément VI, à la suite de Benoît XII, mort en 1342.
D’autre part, la faillite des banques de Florence entre 1345 et 1347 avait plongé l’Europe dans une crise économique.
Mais le pape Clément VI avait également d’autres préoccupations : il était sur le point d’acheter Avignon à la reine Jeanne 1re de Naples, la Reine Jeanne, alors âgée de 22 ans.
- Autant dire que ce n’est même pas la peine d’espérer avoir une rencontre avec le pape. Alors voici ce qu’on va faire : ce soir Clément VI donne un banquet pour rassurer ceux qui sont restés avec lui en Avignon. Il compte bien, ainsi, ramener en Avignon une partie des fugitifs. Je m’arrangerai pour lui glisser un mot en lui demandant d’agir au plus vite.
Comme Frère Bertrand s’étonnait que la cour papale se soit évaporée dans la nature, le cardinal expliqua que la plupart des cardinaux et une partie des hauts dignitaires avaient fui la peste en se réfugiant dans leur propriété à la campagne.
- Il faut reconnaître qu’on ne sait plus quoi faire avec tous ces morts en Avignon. Alors, parmi les vivants, ceux qui peuvent s’en vont.
- Et les pauvres restent, constata Frère Bertrand.
Tierce était passée depuis longtemps. Le cardinal Bernard de La Tour emmena Frère Bertrand et Odéric dîner. Comme ils ne savaient pas où loger, le cardinal les invita à passer la nuit dans sa livrée cardinalice de Venise. Ils convinrent de se retrouver là-bas après souper.
Pendant que Frère Bertrand et le cardinal discutaient, Odéric repensa aux cardinaux qui s’étaient évaporés dans la nature, comme avait dit Frère Bertrand, et il se dit que lui aussi, Kévin (son prénom lui était revenu comme un éclair), et Audrey, eux aussi ils s’étaient évaporés. Ils s’étaient évaporés de la Maison Bleue. Et l’idée lui vint que, pour retourner d’où ils venaient, ils auraient besoin de la recette magique qui se trouvait dans le livre confisqué à l’Abbaye de Sénanque, dans l’Antidotaire Mésué.
Mais il faudrait également qu’ils se retrouvent. Et où pouvait bien se trouver Audrey, Kévin n’en avait aucune idée.