Le Palais de Montaut
Au 14e siècle débuta en Avignon, ainsi qu’à Troyes, l’industrie du papier. Le parchemin, fabriqué à partir de la peau de mouton, coûtait cher. Or la papauté était grande consommatrice de support d’écriture pour son administration. En 1348, posséder une feuille de papier était un privilège.
Quand sonna Tierce en Avignon, Pierre Roger de Beaufort, jeune cardinal du pape, tomba sur Imelda qui sortait de l’appartement du notaire apostolique Pierre de Monteruc, frère de Bertrande.
- Bonjour Imelda, j’ai ta recette, la salua-t-il en lui donnant une feuille de papier sur laquelle il l’avait recopiée.
- Ah, merci, dit-elle tristement. Nous sommes en train de partir pour aller habiter à Monte Alto.
- Déjà ! Quel dommage. Mais vous serez mieux logés, là-bas à Villeneuve, dans la livrée cardinalice de Montaut.
Et comme il avait envie de prolonger la conversation, il ajouta :
- C’est une demeure appartenant au cardinal Pierre Bertrand, qui l’a fait construire en 1335. Elle est très bien située, au milieu de la colline. Il y a le palais et ses annexes, un grand jardin avec des vignes, le potager, des vergers. C’est un domaine magnifique. Depuis 8 ans, une partie des bâtiments a été transformée en Prieuré où résident actuellement un prieur et 8 religieux.
Imelda regardait à droite à gauche, craintive de se faire réprimander. Elle s’excusa, remercia et s’en alla vite aider aux préparatifs du départ.
Quand ils franchirent le Pont Saint-Bénezet, Imelda, ou plutôt Audrey fut très étonnée de voir une longue barque qui remontait le Rhône, tirée par une cinquantaine d’hommes. Les gens de l’ense, c'est ainsi qu'on les appelait, pratiquaient le halage en utilisant de larges bretelles de chanvre pour tirer les bateaux de marchandises depuis la rive. Plus tard, ces hommes ont été remplacés par des chevaux.
Bertrande de Monteruc et ses domestiques, arrivèrent à Villeneuve et s'installèrent à Monte Alto.
Quand sonna Sexte, Guy de Chauliac et Frère Bertrand s’en allèrent rencontrer le pape dans son palais de Villeneuve. Le médecin espérait obtenir du pape l’autorisation de faire l’autopsie de cadavres pour mieux comprendre la maladie et trouver des remèdes efficaces contre la peste. Il comptait bien également prendre des mesures pour lutter contre la peste, avec le soutien du pape.
Se retrouvant seul au Palais de Montaut, où Guy de Chauliac logeait pour la circonstance, Kévin partit se promener dans les jardins du domaine pour se changer les idées. Mais il ne pouvait s’empêcher de se demander comment il allait pouvoir retourner en Avignon afin de retrouver Audrey. Après avoir marché dans le verger et traversé le potager, il s’était approché du vivier, où nageaient des poissons. Un ingénieux système alimentait en eau le bassin.
Quand il se fut lassé de regarder nager les poissons, il partit en direction des vignes. Puis il fit demi-tour et revint vers la demeure, en ruminant tête baissée, le regard plongeant devant lui.
- Ah !... mais que fais-tu là, à Villeneuve, Kévin ?
Kévin sursauta, reconnut Audrey et répondit :
- Et toi, tu n’es pas au Palais des papes en Avignon ?
- Et bien non, comme tu peux le constater.
Ils se mirent à rire et, les larmes aux yeux, se précipitèrent dans les bras l’un de l’autre. Puis Audrey prit Kévin par la main et l’emmena dans le jardin. Ils s’assirent dans l’herbe.

Musique : Tic tac 4
Audrey fixa Kévin sans rien dire, avec un regard malicieux.
- Quoi ? demanda Kévin.
Toujours silencieuse, Audrey sortit une feuille de papier de sa poche, la déplia et la montra à Kévin, cependant sans lui donner. Il reconnut immédiatement la recette de l’Antidotaire Mésué et s’exclama :
- Incroyable, comment as-tu fait ?
- Pas le temps de t’expliquer.
Et elle récita lentement, en lisant attentivement le document :
Prends du gingembre frais
si tu en trouves
une part
du miel
deux parts
du sucre
une part
Kévin ajouta :
Fais cuire doucement.
Et d’un seul coup, il n’y eut plus personne dans le jardin du domaine de Montaut.
Un peu plus tard, les cloches du Prieuré sonnèrent None.