Les jardins du Palais des papes
Quand on sortait de la fraîcheur du Palais des papes, on était surpris par la tiédeur de l’air en cette fin d’après-midi de printemps, plutôt frisquet par ailleurs. Il faut dire qu’en ces années-là, le climat s’était dégradé en période glaciaire, froide et humide.
Des choucas, petites corneilles noires avec une tache grise sur la nuque, volaient au sommet des tours en lançant leurs "tiac tiac" rapides.
Dans le jardin du pape Clément VI, auquel lui seul avait accès depuis ses appartements, la fontaine du griffon chantonnait un bruit d’eau tranquille.

Odéric était entré dans l’autre jardin, celui de Benoît XII. On entendit sonner None. Les allées dessinaient des espaces de plantes officinales et plantes aromatiques : rose de Damas, pivoine, lavande, santoline, tanaisie, romarin, guimauve, rue, hysope, millepertuis, chicorée, camomille, centaurée…
Quand Imelda arriva dans le jardin, Odéric suivait une allée en essayant de reconnaître les plantes herbacées et les petits arbustes. Tout à son affaire, il n’avait pas remarqué l’arrivée de la jeune fille.
Imelda avait tout de suite repéré ce jeune moine et son cœur se mit à battre, car, l’espace d’un instant, le visage du novice lui avait rappelé quelqu’un d’autre. À présent qu’il était penché sur les plantes, Imelda ne voyait que sa coule de novice.
Curieuse, elle s’approcha et observa Odéric.
Quand il releva la tête, il fut surpris lui aussi de voir cette jeune fille dont le visage lui rappelait… Audrey, se dit-il. Mais, ce n’est pas possible !
- Kévin ! s’exclama Imelda.
Ils jetèrent un coup d’œil autour d’eux et comme il y avait d’autres personnes dans le jardin, Audrey et Kévin se retinrent de courir l’un vers l’autre. Ils se regardèrent en silence, sourirent, et ne purent se retenir de pouffer de rire, tellement ils étaient sous pression.
Alors Audrey s’approcha et ils commencèrent à parler à voix basse, comme s’ils s’intéressaient aux plantes du jardin. Ils se racontèrent une partie de leurs aventures depuis leur disparition du jardin de la Maison Bleue, sans se rendre compte qu’ils s’étaient mis à parler en français de leur époque, la lointaine époque de la Maison Bleue, à plus de 650 ans du temps des papes en Avignon et de l’espace-temps d’Imelda et Odéric.
Ils parlèrent de Frère Bertrand, de Bertrande de Monteruc. Kévin précisa qu’à présent, pour tout le monde, il s’appelait Odéric et Audrey lui répondit qu’elle s’appelait Imelda. Mais Kévin précisa qu’il n’était pas question de révéler leurs vrais prénoms. Pourtant Audrey objecta qu’Imelda était aussi son vrai prénom.
- Quoi ?
- Eh bien oui, ici et maintenant en Avignon, je suis bien Imelda. C’est ainsi que tout le monde m’appelle. Et toi, n’es-tu pas Odéric pour Frère Bertrand et tous les autres ?
- Alors, on a 2 vies différentes ? s’interrogea Kévin. Une vie ici et une vie là-bas. Je n’y comprends plus rien.
- Normal. On ne sait pas ce qui nous arrive. Peut-être comprendra-t-on plus tard.
- Allez savoir.
- Tu as une idée sur la façon de retourner là-bas, comme tu dis ?
- Pour retourner dans la Maison Bleue ? confirma-t-il.
Kévin baissa les yeux car il n’en avait aucune idée. Silence.
Ce n’était pas une situation propice à échanger des secrets. Kévin proposa qu’ils s’en aillent discrètement. Audrey approuva, mais elle demanda cependant à Kévin s’il pouvait lui cueillir des plantes pour une tisane. Imelda précisa en provençal que sa maîtresse était très angoissée et ne pouvait plus dormir.
Ils partirent parmi les plantes et Odéric ramassa de la bourrache et, un peu plus loin, de la mélisse. Il lui donna les herbes médicinales en précisant leur nom latin :
- Borrago et Melissa.
- Bourrache et mélisse, exactement ce que je pensais ! s’exclama joyeusement Imelda, qui avait reconnu les plantes de l’Antidotaire Mésué.
Et Kévin approuva, en français :
- Tu te rappelles quand on lisait l’Antidotaire Mésué ?
Audrey approuva sans rien dire. Kévin et Audrey se regardaient. Ils avaient les yeux qui brillaient. À ce moment-là, ils n’étaient pas inquiets de leur situation, mais très fiers et très contents d’avoir vécu une aventure extraordinaire, tous les deux et personne d’autre. Et ils étaient enchantés de s’être retrouvés.
Imelda s’en alla.
Après quelques instants, Odéric la suivit sans en avoir l’air.
Ils entrèrent dans le Palais des papes et filèrent l’un à la suite de l’autre par les couloirs, jusqu’à ce qu’ils trouvent une petite pièce où il n’y avait personne.