Les Dames de Saint Laurent
Bertrande de Monteruc était une dame pieuse et cultivée. Quand elle apprit que plusieurs religieuses de l’Abbaye de Saint Laurent étaient mortes de la peste, elle se pressa d’inviter ces dames à venir se réconforter.
Ainsi, quand sonna Sexte (la 6e heure du jour), 12 religieuses se présentèrent au Palais d’Albano et furent reçues dans la grande salle du rez-de-chaussée. Les servantes et valets avaient répandu dans la pièce des jonchées d’herbes odorantes et réparti des fleurs.
Une fois assises sur des sièges recouverts de velours coloré ou sur des bancs le long d’un mur, sur lesquels on avait posé d’amples coussins, les religieuses expliquèrent à Dame Bertrande qu’elles voudraient fuir à la campagne dans une autre abbaye.
- Mais on ne peut pas partir d’Avignon, dit l’une.
- Tant que notre Saint-Père Clément VI reste au Palais des papes, ajouta aussitôt une autre.
Évidemment, elles avaient très peur, car la peste se répandait beaucoup plus vite dans les villes qu’à la campagne. Et, depuis la présence des papes, Avignon était devenue une grande ville.
Dame Bertrande ordonna qu’on leur serve de l’hypocras, un vin sucré et épicé de cannelle, gingembre, muscade et maniguette. On apporta également des fruits confits.
- Ces merveilleuses douceurs sont préparées par Auzias Maseta, leur confia-t-elle en riant.
- L’excouyero in confissarias (écuyer en confiseries) ? s’étonna l’une des religieuses.
- Il vend des confiseries en cachette aux dames de la cour pontificale, pour augmenter ses revenus, confia Dame Bertrande en riant, sous-entendant qu’elle avait ses entrées au Palais et qu’elle pouvait profiter du trafic.
Le confiseur du pape était originaire d’Apt où il avait appris à faire fruits confits et confitures. Un cuisinier catalan lui avait expliqué que la technique venait des Sarrasins d’Andalousie, c’est-à-dire des Arabes qui vivaient dans le sud de l’Espagne depuis le 8e siècle. Les Espagnols avaient commencé à les chasser, mais en 1348, il restait encore le royaume arabe de Grenade.
Dame Bertrande avait fait venir pour l’occasion 2 musiciens qui jouèrent du luth et de la flûte à bec.

2 musiciens jouant du luth : enluminure dans les Cantigas de Santa Maria, Andalousie au 13e siècle
Musique du 13e siècle : L’autre jour un matin...
Ensuite, elle se mit à lire quelques vers d’amour de Pétrarque :
Benedetto sia 'l giorno, e 'l mese, e l’anno,
e la stagione, e 'l tempo, e l’ora, e 'l punto,...
En voici la traduction en français moderne :
Béni soit le jour, bénis le mois, l’année
Et la saison, et le moment et l’heure, et la minute
Béni soit le pays, et la place où j’ai fait rencontre
De ces deux yeux si beaux qu’ils m’ont ensorcelé.
Et béni soit le premier doux tourment
Que je sentis pour être captif d’Amour
Et bénis soient l’arc, le trait dont il me transperça
Et bénie soit la plaie que je porte en mon cœur.
Pétrarque, originaire de Florence, est un grand poète italien qui vivait à la Fontaine de Vaucluse, à côté d’Avignon. Ses poèmes, écrits en toscan, parlent de Laure sa bien-aimée. Elle est morte de la peste au mois de février, mais Pétrarque ne le saura qu’en juillet 1348. En effet, il était parti en ambassade auprès du roi Louis de Hongrie.
Dame Bertrande et les Dames de Saint Laurent évoquèrent en riant ce que Pétrarque avait dit de la cité des papes. Elles se rappelaient les critiques virulentes qu’il avait faites sur la vie en Avignon, la nouvelle Babylone, l’enfer des vivants, l’égout de la terre, la plus puante des villes. Pétrarque reprochait au pape et à ses cardinaux leur vie de luxe. C’était un érudit qui avait lu et traduit de nombreux textes de l’Antiquité et qui voulait vivre une vie simple et intellectuelle.
Il y avait de nombreux dialectes en Italie et les intellectuels écrivaient en latin. Dante, Pétrarque et son ami Boccace ont commencé à écrire en toscan au lieu du latin. Ils sont à l’origine de l’italien moderne.
Les religieuses avaient oublié leurs soucis, leurs craintes et quand sonna None (la 9e heure du jour), personne n’entendit les cloches de l’abbaye voisine.