Calendula
Dans l’après-midi aux environ de Sexte, alors qu’Imelda sortait de leur nouvel appartement dans le bâtiment des hauts dignitaires du pape, un jeune homme, qui pouvait avoir 18 ans, arrivait en riant. Pourtant, il avait un bras ensanglanté et tenait remontée la manche de sa robe.
- Messire, venez vite, lui dit Imelda, je vais nettoyer votre blessure.
Le jeune homme entra et s’installa sur un siège.
Imelda courut chercher son flacon de calendula et s’en alla faire bouillir de l’eau. Puis elle dilua un peu de calendula qu’elle avait mis dans une écuelle.
Lorsqu’elle revint dans la salle, elle vérifia que le mélange avait refroidi et elle se mit à nettoyer la plaie du jeune homme avec un linge. Celui-ci souriait en l’observant.
Frappé par l’étrange beauté d’Imelda, il la regardait comme si c’était un ange tombé du ciel. Il se demanda de quelle région pouvait venir cette jeune fille et juste quand il allait lui demander, elle lui dit :
- Mais qu’est-ce donc qui vous faisait tant rire, tout à l’heure ?
- Simplement le fait que je suis stupide : j’ai voulu m’amuser à donner à manger à la lionne, mais elle a eu le temps de me griffer le bras, avant de s’en aller avec le mouton que je lui avais apporté. Raymundi Furnerii, le gardien des lions, m’avait pourtant prévenu de faire très attention.

Imelda était fort étonnée d’apprendre qu’il y avait des lions au Palais des papes. Elle avait envie de demander où se trouvaient ces animaux sauvages et s’il y en avait d’autres. Mais elle était intimidée par ce jeune homme qui admirait Imelda et qui manifestement se trouvait mieux, rien que d’avoir été soigné par elle.
- Alors, tu habites ici ? dit-il.
- Oh, pas longtemps, je suis la femme de chambre de Dame Bertrande de Monteruc. Nous avons dû partir d’Albano ce matin à cause de la peste et nous logeons provisoirement chez son frère, Pierre de Monteruc.
- Je m’appelle également Pierre. Et toi, comment t’appelles-tu ?
- Imelda.
Comme il s’étonnait qu’une simple femme de chambre puisse savoir soigner une blessure, Imelda lui expliqua qu’elle tenait cette connaissance de l’apothicaire du pape, Adhémar Barral, lequel lui avait confié un flacon de calendula.
Pierre était étonné, mais ne chercha pas à en savoir plus.
Alors Imelda lui précisa que le calendula était une jolie fleur orange, belle comme un petit soleil. Aussitôt, elle fut confuse et se dit : mais qu’est-ce que je raconte ?
Pierre, qui fréquentait assidûment la bibliothèque pontificale, lui dit pour l’éblouir :
- Ah mais je connais bien. L’Antidotarium Mesuae que je consultais dernièrement…
Imelda eut un geste de surprise et regarda Pierre dans les yeux. Celui-ci fut troublé et demanda :
- Quoi, tu connais ce manuscrit ?
Imelda bredouilla que non, mais que l’apothicaire en avait parlé à son apprenti en lui disant que la meilleure recette de gingembre confit se trouvait dans ce manuscrit.
Pierre était de plus en plus perplexe. Pourtant il dit à Imelda :
- Si tu veux, je peux te recopier cette recette. Le gingembre n’est pas seulement un médicament. Mais sauras-tu faire bon usage de cette recette ?
- Oh oui, certainement. Je suis bonne cuisinière.
Au comble de la confusion, Imelda s’enfuit précipitamment dans une autre pièce, laissant Pierre Roger de Beaufort rêveur. C’était un neveu du pape Clément VI. Alors qu’à 18 ans il était déjà notaire apostolique, le pape venait de le nommer cardinal. À cette époque, cette habitude des évêques et des papes de favoriser leurs neveux s’appelait en Italie nepotismo (népotisme) mot inventé à partir de nepote qui veut dire neveu en italien.
À ce moment-là, Pierre Roger ne savait pas qu’il deviendrait le futur pape Grégoire XI à l’âge de 41 ans, en 1370, succédant à Clément VI, Innocent VI et Urbain V.