Les brigands
Tout de suite après avoir dîné, Frère Bertrand et Odéric s’étaient mis en route pour Avignon. L’heure de Complies était passée quand ils s’éloignaient de Carpentras, montés chacun sur un cheval que leur avait fourni le médecin.
Deux chouettes hulottes s’échangeaient à tour de rôle leur hululement plaintif : "ou ououou… ou ou ououou…"
Un quartier de lune entre les nuages suffisait à éclairer la campagne, une fois que les yeux s’étaient habitués à l’obscurité. Mais les nuages, justement, passant devant la lune projetaient des ombres menaçantes tout au long de la route. Odéric était mort de peur, mais Frère Bertrand ne semblait pas le moins du monde ému par le spectacle changeant et les bruits de la nuit.
Comme convenu Odéric allait devant, d’un pas tranquille de sa monture. De temps à autre, il se retournait pour vérifier la présence du moine, dont le visage était effacé par l’ombre de sa capuche. Alors, il lui semblait percevoir un signe d’approbation (tu es fort, tu chevauches devant avec la protection des saints) ou de réconfort (ne t’inquiète pas, Dieu veille à ce que tout se passe bien).
Au moment où il se retournait vers l’avant, des cris affreux retentirent et 5 ou 6 démons surgirent des bas-côtés, barrant la route. Odéric fut tenté de forcer le passage en partant au galop, mais son cheval, terrorisé, se cabra, manquant de l’envoyer à terre.
Lorsque le cheval se calma et qu’Odéric eut repris ses esprits, il vit que Frère Bertrand était passé devant, descendu de cheval et à présent, à genoux par terre au milieu de la route, les bras levés vers le ciel obscur, il déclamait :
- Gloria in excelsis Deo, laudamus te (Gloire à toi Seigneur, nous te louons).
S’exprimant tantôt en latin, tantôt en Franc-Comtois, la langue parlée dans l’Est de la France, entre la Bourgogne et la Suisse, il continua ainsi :
- Depuis Prime jusqu’à Complies accomplies, je parcours le royaume en quête d’une troupe valeureuse de soldats courageux, sans rien trouver.
Odéric était complètement sonné, craintif de voyager de nuit, puis épouvanté par les démons, mais finalement rassuré de constater que ce n’étaient que des bandits, donc bien mortels, comme lui. Il comprenait un peu le latin, mais pas très bien l’autre langue, celle des brigands qui s’étaient immobilisés. Brusquement silencieux, en attente de quelque sortilège, effrayés par le tour de magie qui se préparait (croyaient-ils), terrifiés par le savoir (supposé) du moine. Ils commençaient à se dire qu’ils n’avaient pas de chance de tomber sur un pauvre moine plutôt que sur un riche marchand.
Mais Frère Bertrand avait continué ses louanges ainsi :
- Deo gratias (Dieu merci). Et voici qu’enfin, se présentent à moi, ces gens que je cherche depuis si longtemps. Chers amis soldats, suivez-moi. Et demain vous serez riches avant None.
Odéric avait compris le mot soudaït : soldat.
Sur ces belles paroles, Frère Bertrand remonta à cheval et poursuivit calmement sa route, laissant aux brigands le soin de le suivre.
Au lieu de cela, avec un petit retard, leur chef cria d’un air mauvais, mais pas très rassuré :
- Halte là, moine.
Frère Bertrand s’arrêta et fit pivoter son cheval face à l’homme. Le cheval, qui avait la tête au-dessus de l’homme, souffla fort par les nasaux et le brigand recula d’un bond. Le brigand demanda d’un ton peu assuré :
- Quelle est cette embrouille que tu proposes, Messire moine ?
- J’ai besoin d’hommes forts pour soulever la pierre d’un caveau contenant un trésor (Odéric avait compris le mot trésôe).
- Où ça, Messire moine ?
- En Avignon. Au Palais des papes. Un cardinal mort de la peste vient d’y être déposé avec toute sa fortune.
- Avignon… des papes… un trésor ? Tu as perdu la tête, Messire moine ? Tu penses qu’on circule comme on veut dans le Palais des papes ?
- Moi, oui. Je circule sans problème. Car je suis moine du pape. Clément VI, tu connais ?
Odéric n’en laissait rien paraître, mais il était ahuri d’entendre les paroles de Frère Bertrand. Il n’arrivait pas à croire ce qu’il entendait, mais comprenait-il correctement ce que disait Frère Bertrand ? Comment Frère Bertrand pouvait-il sauver sa vie (et la sienne) en commettant un tel sacrilège ? Piller la sépulture d’un cardinal. Et en plus, l’opération lui semblait horriblement dangereuse.

Trésor de 2000 pièces d’or antiques pesant 9 kg (10e siècle), retrouvé au fond de la Méditerranée
Le brigand soupesa la question, imagina la réponse, grommela quelques apartés avec ses 5 compagnons et finalement déclara :
- C’est d’accord. Mais on partage le trésor en 7 parts.
- C’est d’accord, on partage en 8 parts, vous six et nous deux.
Comme le chef des brigands était malin, il ajouta :
- Égales.
- Égales, confirma le moine.
Et Frère Bertrand fit tourner son cheval, invitant d’un signe Odéric à venir à côté de lui avec son cheval. Ainsi, ils reprirent leur route en silence, suivis par les brigands forts contents que la chance soit de nouveau avec eux. Malgré tout, ils se méfiaient et se tenaient à une distance de 30 pas, au cas où quelque maléfice viendrait à surgir au cours de la nuit.