La boutique de l’apothicaire en Avignon

La papauté en Avignon possédait, en ville et à Villeneuve, de l’autre côté du Pont Bénezet, une cinquantaine de résidences pour loger ses cardinaux et hauts dignitaires ainsi que leur famille et leurs domestiques. On appelait ces demeures livrées cardinalices.

En ce magnifique matin de printemps 1348 en Avignon, au moment du lever du soleil, on avait sonné Prime (la première heure du jour) à l’Abbaye de Saint-Laurent pour appeler les Bénédictines à la prière. Ces dames suivaient la Règle de Saint Benoît.

Dame au jardin, miniature médiévale

Miniature de Barthélémy de Eyck (15e siècle)

Juste à côté, dans le jardin de la livrée cardinalice d’Albano, une tourterelle turque beige dessus et gris clair dessous, roucoulait son ou ou ou tranquille.

Dans un coin du jardin, la femme de chambre de Bertrande de Monteruc regardait bêtement les roses, comme si elles étaient descendues directement du Paradis. Et surtout comme si elle, Imelda, n’avait rien à faire.

- Mais... tu es encore là, Imelda ? Je croyais que tu étais partie quelques jours dans ta famille t’occuper de ton père malade. Va donc chez Adhémar Barral me chercher du gingembre et du sucre.

- À votre service, Dame Bertrande répondit Imelda, qui s’éloigna, l’esprit ailleurs.

Toutes les deux s’étaient exprimées en Provençal, langue romane issue du latin, pratiquée à Avignon et en Provence. Il y avait aussi d’autres dialectes dans tout le sud de la France, région de la langue d’Oc.

Perdue dans ses pensées confuses, Imelda entra dans la maison, traversa le hall et sortit dans la rue.

En marchant Imelda ne pouvait s’empêcher de penser qu’il manquait quelque chose : gingembre et sucre, gingembre et sucre, quoi d’autre ? se disait-elle. La panique commençait à l’envahir. Si elle avait oublié quelque chose, elle allait se faire gronder.

Depuis le début de l’année 1348, beaucoup de gens étaient morts de la peste. Beaucoup de gens aisés étaient partis à la campagne et de nombreuses demeures étaient fermées. Mais à présent, l’épidémie semblait ralentir et il y avait moins de morts. Les gens avaient enfin osé sortir de chez eux et se dépêchaient de faire leurs courses. Les rues étaient de nouveau encombrées et bruyantes de l’activité des créatures humaines.

On entendait la musique habituelle des villes, roucoulement de tourterelles, voix humaines qui se mélangeaient, cris, interpellations, bruits de sabots de mules et de chevaux, roulement de charrettes sur les pavés.

Au marché de la Grande Boucherie, des chiens aboyaient et les bouchers qui avaient envahi la place du Mazel découpaient la viande sur leurs étals. Un peu plus haut vers le nord, une douzaine de vautours fauves perchés sur les tours du Palais des papes attendaient patiemment la fin du marché pour aller nettoyer les lieux.

Avignon, palais des papes

Dans la rue de l’Épicerie, perdue dans ses pensées Imelda passa devant la boutique de l’apothicaire. Elle ne fit pas attention aux enfants turbulents qui jouaient au cerceau qu’on fait rouler, en courant, avec un bâton. D’autres enfants jouaient sagement à la marelle dans une petite rue tranquille, pendant que d’autres travaillaient comme servante ou serviteurs ou aidaient les adultes dans leur métier.

Quand elle arriva rue de la Mercerie, Imelda sursauta, regarda autour d’elle, revint sur ses pas et entra dans la boutique d’Adhémar Barral, apothicaire du pape Clément VI.

Comme il y avait une personne avant elle, Imelda patienta en attendant son tour. Son regard glissa sur les étagères disposées tout autour de la pièce, plongée dans la pénombre. Ce qu’elle voyait était bien mystérieux, des vases, des flacons, des pots, tout un monde inquiétant pour qui n’avait pas fait ses études à l’Université de Montpellier. Un monde de savoir, de connaissances, dont elle n’avait aucune idée et qui resterait à jamais hors de portée d’une fille comme elle. Imelda était intimidée devant toutes ces plantes en bocaux qui avaient le pouvoir de soulager les souffrances, de guérir. Elle ressentait une crainte des forces de la nature, que certains êtres humains avaient appris à connaître.

- Jeune fille ?

Imelda sortit de ses pensées en rougissant.

- Que voulez-vous ? demanda l’apothicaire.

- Du gingembre, du miel et du sucre, répondit-elle promptement.

- Du miel, vous êtes sûre ?

- Heu, non, juste du gingembre et du sucre.

Pourquoi avait-elle dit du miel ? Incroyable. Il fallait qu’elle fasse attention. Il ne fallait pas dire n’importe quoi. Du miel, ça alors.

L’apothicaire souriait en observant cette jeune fille embarrassée. Il attendait qu’on lui précise les quantités. Enfin il dit :

- Donc, les quantités habituelles : une livre de gingembre et 5 livres de sucre rosat. J’ajoute de l’eau de rose de Damas que je viens juste de recevoir et je vous fais livrer dans la matinée.

Imelda n’osa pas protester que sa maîtresse ne lui avait pas parlé d’eau de rose. Elle regarda l’apothicaire sans savoir que faire. Puis, elle finit par demander :

- Avez-vous du calendula ?

À peine avait-elle prononcé cela, elle se trouva confuse. Du calendula, quelle idée bizarre. Mais l’apothicaire s’était déjà éloigné vers l’un de ses nombreux tiroirs muraux. Il s’entretint un moment avec son apprenti. Puis il revint au comptoir et sortit Imelda de ses pensées.

- Voici un flacon. Je suppose que vous avez besoin de cet extrait de plante tout de suite. Attention à bien le diluer : une cuillère dans une écuelle d’eau bouillie. Le calendula nettoie et calme les blessures.

Après un instant, il se pencha vers Imelda et chuchota :

- Le souci est une plante magique. Et protectrice. Je vous fais livrer le reste dans la matinée.

Avait-elle bien entendu souci ? Avait-il bien dit plante magique ? Comme l’apothicaire ne disait plus rien, Imelda prit le flacon, se retourna et s’en alla. Les services d’Adhémar Barral, apothicaire du pape, étaient fort coûteux. Et celui-ci saurait se faire payer plus tard.

Une fois dans la rue, Imelda se demanda en marchant où elle avait vu des soucis, ces fleurs orange ou jaunes comme un petit soleil, qui fleurissent presque toute l’année. Elle se rappelait qu’elle était assise dans l’herbe, un jardin, mais rien de plus. Le reste se perdait dans une sorte de brouillard, comme dans un rêve où seuls subsistent quelques éléments importants, sans souci du détail.

De Vigiles à Complies