Tout change si vite

- Mais où tu vas ?

- Je vais chercher un livre, Mamy, j'en ai pour une minute.

- Alors, je t'attends.

- Tu m'attends ici ? tu ne rentres pas ?

Grand-mère regardait la librairie de l'autre côté de la rue, la vitrine, la porte d'entrée à gauche, l'enseigne Librairie du vieil Annecy. Elle était posée là sur le bord de la vie, fragile, perdue dans ses pensées. Elle n'entendit pas Alfrèdo lui dire en traversant entre les voitures : Bon, j'y vais.

Elle est là sur le bord du trottoir, sous les voûtes de la rue Filaterie, elle regarde, pétrifiée. Et mon restaurant, alors ? Où est passé mon restaurant ?

Elle se ressaisit, jette un coup d'oeil à gauche, pour prendre ses repères, c'est bien ça : la pharmacie. Elle se tourne sur sa droite pour vérifier une information qui remonte de la mémoire endormie : sous les voûtes, à l'angle de la rue, le bureau de tabac. Elle regarde à nouveau la librairie de l'autre côté de la rue : aucun doute, c'est bien là qu'il y avait mon restaurant, autrefois.

- On y va, Mamy ?

- Oui, oui, bien sûr. Tu as trouvé ton livre ?

Grand-mère s'en va avec son petit-fils. Elle n'entend pas la réponse, juste un mot, commande, qui ne prend pas sens dans son esprit. Ils ont démoli mon restaurant, pense-t-elle. Que reste-t-il de mon passé ? Elle est sous le choc, sous le coup de l'émotion. Elle se sent vieille, inutile, abandonnée comme un objet qui a fait son temps et qui traîne dans un coin du grenier.

Alfrèdo ralentit le pas, passa la main sous son bras qu'elle replia serré contre elle.

- Tu ne savais pas ? pour la librairie.

- Non. Tout change si vite.

- Tu sais Mamy, quand j'étais petit, une fois avec Mélodie, pendant que vous discutiez tous dans la cuisine après le service, on a piqué des glaces dans le congélateur.

- Ah les coquins, je n'aurais pas cru ça de ta copine.

- Oh c'est pas elle ! elle n'aurait jamais osé.

Grand-mère resserra brièvement son bras sur la main de son petit-fils qui, tout en marchant plus lentement que d'habitude, l'embrassa d'un baiser furtif sur la joue. Grand-mère ressentit une caresse du vent qui passe. Elle se redressa légèrement et déclara :

- Il faut se dépêcher, tout de même, pour rentrer avant la nuit.

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