Plan
Majee dessinait, gommait, rectifiait.
De temps à autre, elle se levait brusquement, sortait de l'ombre bienfaisante de son bureau et plongeait en pleine chaleur : elle retournait à la lumière de son chantier silencieux, pour vérifier une distance ou prendre une nouvelle mesure. Chaque fois, elle inscrivait le résultat de son observation sur son croquis, puis, retournait à son bureau et modifiait son plan par retouches successives.
Mais, il y avait toujours quelque chose qui ne correspondait pas. Par recoupement telle ou telle mesure se révélait fausse. En théorie, tous ces triangles entrecroisés auraient dû coïncider. Cependant, ça ne coïncidait pas : elle était obligée de constater que telle longueur sur plan, ramenée à la réalité par la démultiplication de l'échelle, divergeait de façon inacceptable de la mesure sur le terrain.
Mystère.
Admettons l'inexactitude due aux erreurs de parallaxe, à l'incertitude de la mesure, une demi-graduation de chaque côté, disons quoi ? 1 cm sur le terrain, à peine 1/2 mm sur le plan. Mettons 1 mm au grand maximum.
Mais pas 3 ou 4.
C'était une erreur.
Et pour Majee, cette erreur-là était inacceptable ! Une erreur, après tout, quelle importance ? Bien sûr, mais ce que Majee refusait obstinément, c'était ce trou, ce gouffre ouvert dans la réalité ordinaire des choses. Comme si ce n'était pas le plan qui était faux, mais la réalité elle-même.
Une réalité qui serait brusquement devenue paradoxale.
Les gens sont paradoxaux. Les gens dans leur tête, avec leurs idées contradictoires. Avec leurs désirs fous. Les gens.
Pas la réalité, ça non.