Elles sont comment mes fesses ?

Je suis moche. Non mais, regarde-moi ces fesses : énormes ! Mira regarde dans la glace, par-dessus son épaule, elle regarde ses fesses d'un air dégoûté.

Elle est charmante dans la glace. Regardez ce corps de jeune fille. Cet air maussade de son visage, la moue de ses lèvres, le nez légèrement plissé. Ce mouvement des épaules, cette torsion qui a fait naître des plis adorables (un sillon sépare deux bourrelets le long du cou). Son dos, dans la glace, lisse, cambré au niveau des reins. Les fesses, deux petites fesses, elles sont énormes, deux brioches dorées (on ne mort pas). Les cuisses, les jambes, fermes, veloutées.

Mira soupire, se retourne. Mais elle ne nous voit pas. Son regard a lâché les fesses d'un seul coup, comme on jette une cochonnerie à la poubelle. Elle s'est retournée, a fait un pas et s'est laissé tomber, comme une vieille patate, dans l'unique fauteuil de sa chambre de jeune fille. Elle a ramené ses jambes contre elle, s'est pelotonnée, talons fesses.

Mira regarde par terre. Elle ne regarde rien.

Elle est seule dans sa chambre. La chute de ses mollets sur les chevilles dessine une ouverture en amande, vers une touffe sombre et frisée et la fente obscure.

Personne m'aime.

Non vraiment personne.

Ni Moussa qui ne pense qu'à ça.

Ni Joào qui se met à rougir, tremble, perd tous ses moyens dès qu'il la voit.

Ni Mike qui lui adresse des poèmes qu'elle ne reçoit jamais.

Ni son amie Keiko qui l'aime, qui l'aime, qui l'aime.

Ni Amos qui lui fait un baratin de tous les diables, la provoque, ne lui lâche pas les baskets (ce qu'elle refuse adore : sourire, minauderies, gestes alanguis, yeux baissés, et puis, Oh ! fout moi la paix).

Non, personne. Mira ne voit personne, n'entend personne. Dans son monde à elle il n'y a que ses fesses, énormes, monstrueuses, repoussantes.

Je suis trop grosse, c'est ça.

C'est ça.

C'est son gros problème.

Il y a un million de filles qui voudraient être grosses comme elle. Un million de filles qui sont grosses et laides (le sont-elles vraiment ?).

Mais voilà, elle ne peut pas changer avec une autre. L'une de ces filles anorexiques, vous savez, les vraies, ces filles qui sont belles, elles.

Elle ne peut pas changer.

Elle ne peut rien faire. Que penser à ses fesses. Elle n'est plus que ça : une grosse paire de fesses, paralysée, terrorisée. Une monstruosité de la nature.

C'est vrai : ses fesses sont dans sa tête. Elles occupent toute la place, comment penser à autre chose ? Comment changer d'idée ? On se demande.

Mira ne peut pas vivre avec ça : Je suis moche.

C'est ça son problème, pendant que filent les jours...

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