Pierres
Ergaël se retourne sur le muret de pierres, se lève. Les yeux habitués à l'obscurité, il franchit facilement la terrasse de l'ermitage. Songeur, il monte les quelques marches qui conduisent au plateau de pierres, sombre sous la voûte étoilée. Puis, il descend à grandes enjambées, en direction du précipice, en direction de l'Est. C'est là que quelque chose va se passer. Un spectacle qu'il va créer par sa seule présence. Le spectacle dans son esprit, d'un lever du jour et d'un lever du soleil sur le Hoggar.
Quelque part un petit lapin sort de son terrier juste au bon moment et marque un temps d'arrêt. Il renifle, bouge ses grandes oreilles. Peut-être va-t-il décider de faire sa toilette, assis sur son postérieur, face à l'astre éblouissant qui s'élèvera lentement au-dessus de l'horizon. Peut-être sera-t-il le seul spectateur de cet instant-là. Ou bien est-ce un renard ? ou qui d'autre ? un garçon ? une fille ? un être humain tiré de sa vie de fourmi et jeté là, quelque part, au bon moment; par hasard ? un cauchemar ? une insomnie ? un malheur ? ou au contraire l'euphorie de l'amour ? C'est peut-être quelqu'un qui va mourir. Quelqu'un qui va partir. Quelqu'un. Un garçon, une fille, qui se trouvent là, juste à cet instant, par le fait du hasard. Mais ce qui fait de lui ou d'elle un acteur de cet instant sublime, ce n'est pas le hasard. Ce qui fait d'elle ou de lui un témoin privilégié de la vie qui passe, un spectateur philosophique, un être religieux, c'est la part sublime en elle, en lui, qui a permis cet arrêt sur image, cette écoute de tous les matins du monde, cette présence physique à la naissance du jour, ce choix de cet instant pour la toilette, pour le regard plein d'amour, pour le baiser à l'infini.
Ce n'est pas Dieu qui rend le spectacle magique,
un monde créé à son image,
c'est son absence,
le fait que Dieu n'existe pas !
Adossé à la pente, un souffle du vent sur son visage, Ergaël bascule à une vitesse vertigineuse, avec tout ce coin de Terre, en direction de la lumière, de la lumière qui va venir inonder les pierres, les roches, de la lumière qui a déjà griffé la crête des montagnes obscures d'une nervure irisée.
Ergaël flotte au-dessus du monde de ses préoccupations habituelles, dont il n'a plus aucune mémoire.