Ça gagne bien sa vie
- Bonjour Mamy !
- Oh ! tu m'as fait un coup au coeur, sursauta Mamy en se retournant.
Elle tenait dans ses mains son rouleau à pâtisserie sur lequel la pâte d'une tarte, préalablement étalée, avait été enroulée. Alfrèdo embrassa sa grand-mère, qui avait passé un tablier à fleurs par-dessus sa robe sombre.
- Tu es tout seul ? demanda-t-elle en se retournant vers la table en formica recouverte de farine.
- Oui, je suis venu t'aider.
Elle déposa délicatement sa pâte, en déroulant le rouleau à pâtisserie, sur le cercle métallique qu'elle avait placé au centre d'une plaque beurrée. Puis, elle façonna sa tarte avec les doigts en plaquant la pâte dans ce moule amovible. Ensuite, elle découpa le surplus d'un coup de rouleau sur le cercle et rassembla immédiatement les restes de pâte en une petite boule qu'elle posa sur la table.
- Tu te souviens, Mamy, de ce qu'il y avait avant ton restaurant ?
- Bien sûr, je n'ai pas complètement perdu la mémoire.
Elle commença à disposer en bon ordre les morceaux de pommes qui attendaient sur une planche : elle avait émincé chaque pomme après l'avoir épluchée et en avoir ôté le trognon.
- Attends, je t'aide.
- Va d'abord te laver les mains !
Bruit de chaise remuée, puis d'eau qui coule.
- Avec ton grand-père, on avait acheté une épicerie à des gens qui voulaient prendre leur retraite. Ils auraient pu continuer encore un peu, mais ils en avaient assez. Ils étaient fatigués.
- Une épicerie ?
- Oui ! Si tu avais vu ce bazar ... un poème.
Mamy vérifia le réglage de son four.
- Tout était à refaire : les murs, le sol, l'éclairage. De toute façon, il a bien fallu tout transformer pour créer notre restaurant. L'entrepôt de l'arrière-boutique est devenu une cuisine avec fourneau, chambre froide et plan de travail. Pour installer notre salle de restaurant, nous avons jeté à la décharge les vieux rayonnages le long des murs, les présentoirs pour les fruits et légumes.
Alfrèdo disposa les morceaux de pomme en cercles concentriques, comme avait commencé sa grand-mère. Mamy regarda ce qu'il faisait, puis elle enveloppa son surplus de pâte dans le papier-alu de la plaquette de beurre qu'elle avait utilisée pour faire sa pâte brisée.
- Je me rappelle les grandes tables avec des bancs et les flambeaux aux murs, ça faisait vieille auberge médiévale.
- Ah non, pas du tout : ça c'est bien après.
Mamy rangea son reste de pâte au frigo.
- Le restaurant, nous l'avons transformé plusieurs fois. Au début, nous n'avions pas beaucoup d'argent, on s'est débrouillés comme on a pu, tous ces travaux nous avaient endettés jusqu'au cou. Non, non, au début nous avions réparti des tables et des chaises au petit bonheur dans la salle. C'était très simple, avec des reproductions accrochées aux murs. C'est moi qui avais fait les encadrements. D'ailleurs, on avait tout fait. Ton grand-père était très habile de ses mains.
- Même l'eau et l'électricité ? Tout ?
- Absolument tout, oui. La dalle, le carrelage, l'habillage des murs, l'éclairage, tout. Tu m'ouvres le four ?
Mamy prit la tarte, se retourna et l'enfourna. Puis elle referma la porte du four.
- C'est amusant : une épicerie, un restaurant, une librairie.
- Oui, c'est drôle. La vie passe et chacun inscrit sa marque. Chacun à son tour démolit ce que l'autre a fait, pour reconstruire autre chose. Ton grand-père avait toujours une nouvelle idée. Il faut être en avance sur son temps, c'est ça qu'il disait toujours. Alors on a cassé et reconstruit autre chose. Plusieurs fois. Il faut dire qu'on a gagné beaucoup d'argent. La restauration c'est dur, mais ça gagne bien sa vie.