Les oursons
L'automne arriva parant d'or et de feu les pentes de la montagne, faisant resplendir sur le ciel de lavande les mélèzes dorés, si légers qu'ils semblaient des bouquets de plumes. Le vent d'octobre apporta les premiers frimas, mais le froid n'atteignait pas nos deux ours qui étaient maintenant recouverts d'une épaisse fourrure. Ils avaient accumulé des réserves de graisse pour l'hivernage et continuaient à se gaver, chacun de son côté, des faines et des champignons que leur prodiguait la forêt.
Un matin, une brise glacée se mit à souffler en tourbillonnant, jonchant le sol de feuilles mortes. La pluie se mit à tomber noyant de brume la montagne. Alors les troupeaux redescendirent vers leurs villages. L'hiver s'annonçait précoce et le tintement sonore de leurs cloches s'éteignit dans le lointain. Après les merles à plastrons, les passereaux partirent à leur tour, tandis que les chocards s'installaient près des fermes d'où ils pouvaient continuer leurs ballades acrobatiques dans le ciel. Un peu de neige tomba le jour de la Sainte Catherine. Mira, qui sentait approcher le temps d'enfanter, décida de retourner au Planay. C'était là, dans sa tanière, qu'elle voulait mettre au monde ses petits. Dès son arrivée elle accumula à la hâte une épaisse litière de fougères, de mousse et de bruyères, elle boucha l'entrée avec des branchages et s'installa pour hiverner. Dehors la neige pouvait tourbillonner, elle était bien au chaud et pouvait dormir en paix. De son côté, Brunon avait rejoint son antre dans la combe d'Ire qu'il préférait.
En janvier Mira se réveilla, d'étranges tressaillements remuaient ses entrailles. Bientôt elle mit bas deux oursons aveugles et nus, qui n'étaient guère plus gros qu'un écureuil. Ils ne faisaient que téter et dormir sous l'oeil attentif de leur mère qui les allaitait avec un tendre amour comme toutes les mamans du monde. Aussi ils ne tardèrent pas à devenir deux petites boules de poil doré et soyeux, puis deux petits oursons pleins de vie qui pouvaient aller et venir dans la grotte. Lorsqu'ils n'étaient pas en train de téter ils passaient le plus clair de leur temps à jouer à la bagarre, à se mordiller et à grimper sur leur mère, puis vannés finissaient par s'endormir blottis l'un contre l'autre entre ses pattes.
L'hiver s'achevait. Un nouveau printemps s'annonçait, neigeux et froid. Affamée Mira, qui allaitait ses petits, sortait de temps en temps, fouillant le sol gelé pour manger quelques racines ou attraper un campagnol. Un matin, elle rencontra une troupe de chamois qui cherchait comme elle une problématique nourriture, et réussit à tuer un jeune animal blessé qui traînait la patte. Elle le tira à grand-peine jusqu'à son repaire assurant leur survie jusqu'à la première lune de printemps.
Lorsque revinrent les beaux jours, les oursons, qui avaient doublé leur poids, purent enfin sortir de leur nursery. Mira avait retiré les branchages qui obstruaient l'entrée et ils l'accompagnaient maintenant dans la nature, curieux et joueurs comme pas un. Elle leur apprenait comment choisir les herbes savoureuses, la muguette et la crépide dorée, à retourner les pierres pour se régaler de limaces ou d'insectes, à surprendre campagnols et mulots. Elle leur montrait où dénicher les oeufs de gelinottes cachés à même le sol et comment découvrir le miel sauvage qui faisait leurs délices. Enfin tout ce que doivent savoir des petits oursons débrouillards.
Elle n'eut pas à leur apprendre à grimper aux arbres, ils pratiquèrent cet exercice d'instinct et il devint vite leur jeu préféré. À la moindre alerte ils se réfugiaient dans les branches et ne redescendaient que le danger passé, ainsi que leur avait enseigné leur mère, qui les éloignait dès que paraissait Brunon. Celui-ci avait repris ses longues courses dans la montagne et venait de temps en temps retrouver Mira puis repartait pour ses pérégrinations solitaires. Élever des oursons turbulents n'était pas son affaire, mais celle de leur mère selon l'habitude ancestrale de sa race.
Mira emmenait ses petits de plus en plus loin. L'été les retrouva du côté d'Orgeval où ils se gavèrent de myrtilles. Puis l'automne les ramena dans la combe d'Ire qu'ils connaissaient déjà. Les premiers froids firent leur apparition plus tôt que prévu, alors ils reprirent le chemin du Planay où ils avaient leur quartier d'hiver. Gavés de faines et de châtaignes, les oursons avaient maintenant la taille d'un mouton. Ils aidèrent leur mère à installer leur litière de mousse et de fougères et se mirent à somnoler de plus en plus longtemps, blottis l'un contre l'autre et ne formant plus qu'une seule boule de laine contre le ventre bien chaud de leur mère.