Le massacre
Un soir, Brunon qui avait vagabondé tout l'été, s'était décidé l'automne venu à aller croquer quelques raisins au Villard avant les vendanges. À peine sortait-il du bois, que des coups de feu retentirent dans les vignes, suivis de hurlements de douleur, et Brunon vit de loin l'agonie de son frère, achevé par les chasseurs du village. Terrifié, il remonta dans les bois d'où il ne ressortit plus jusqu'aux derniers jours de novembre.
Il allait rejoindre son antre lorsque l'idée lui vint d'aller au Semnoz, explorer le domaine abandonné de son frère. Il se mit en route et, de nuit, traversa le col de Leschaux, puis monta à travers bois et rocailles jusque sur la crête où s'était installé le malheureux. Il suivait le sentier abrupt que prenaient aux beaux jours les ânes qui montaient quelques touristes dans les alpages ensoleillés de la montagne, déserte maintenant. Tout était calme et silencieux. Les troupeaux avaient regagné leurs villages pour l'hiver et les merles à plastron étaient repartis vers le sud. Seuls quelques chocards tournoyaient dans le ciel gris. Brunon n'eut pas beaucoup de mal à découvrir la danne abandonnée. Il la trouva à son goût et décida d'y passer l'hiver. Hélas ! il ne savait pas qu'il ne reverrait jamais la belle Mira et ses deux oursons.
Quelque temps plus tard, alors que les premières neiges venaient de poudrer les sommets, trois gardes-chasse partirent inspecter la montagne du Charbon. Arrivés au Planay, ils eurent la malencontreuse idée de faire "un petit mangement" tout près de la grotte où dormaient l'ourse et ses petits. Ils tirèrent de leurs sacs la tomme et le pain de seigle, et se mirent à discuter en buvant leur gourde de cidre. Ils s'apprêtaient déjà à partir lorsque l'un d'eux observa, dans la neige, des empreintes qui ne laissaient aucun doute sur leur origine. Son fusil à la main, l'homme pénétra dans la grotte et se trouva face à Mira qui, dressée devant lui, s'apprêtait à défendre courageusement ses petits. Un terrible grondement le rejeta en arrière tandis qu'il tirait à bout portant. L'ourse s'effondra comme une masse, foudroyée, manquant de peu le labourer de ses griffes. Un des oursons qui s'élançait derrière elle subit le même sort, mais le deuxième, tassé sous la roche, fut plus difficile à exterminer.
De la grande danne, Brunon avait entendu les coups de feu. Son ouïe sans défaut avait tout de suite repéré leur direction et il fut glacé d'épouvante. Il pensa à Mira et à ses deux oursons. Toute la journée un sombre pressentiment harcela son esprit et il ne put dormir. Le lendemain, n'y pouvant tenir, il se mit en route sous la neige qui s'était mise à tomber. Un rideau blanc dissimulait le moindre repère, mais il marchait au flair, sûr de sa route.
Lorsqu'il arriva à la grotte où il avait été si heureux, seules restaient de grosses taches sombres sur le sol et l'odeur atroce de la mort. Alors, balançant sa tête d'un côté à l'autre, le malheureux commença à se lamenter. Une sourde colère montait maintenant en lui. Tout à coup un grondement terrible sortit de sa gorge, qui fit trembler toute la montagne. On l'entendit à deux lieues à la ronde. Du Trélod à l'Arcalod, de la Belle Étoile au Crêt de Châtillon, tous les oiseaux se turent. Les petits renardeaux se blottirent contre leur mère et les lièvres des neiges se terrèrent au fond de leur trou. Les chamois, qui dormaient les uns contre les autres dans les pessières, se dressèrent apeurés. Eux aussi savaient ce qu'il en coûte de rencontrer des hommes armés d'un fusil... Le lynx répondit par un long miaulement. Toute la montagne participait à la détresse de l'ours.
Un moment, il pensa descendre jusqu'aux villages et tout ravager sur son passage, puis une envie de fuir loin de toute cette horreur l'envahit tout à coup. Alors, lentement, puis de plus en plus vite, Brunon reprit la direction de l'Arcalod. Maintenant il courait d'instinct vers sa grotte au-dessus de l'Ire désormais son seul compagnon, l'Ire qui gronderait à jamais la grande colère qui habitait son coeur.