Mira
L'aurore se levait lorsque Brunon retrouva les pelouses enneigées du Planay. Après l'hivernage cette course l'avait épuisé. Il décida de chercher un coin sec pour dormir. C'est alors, en furetant, qu'il découvrit, bien dissimulée sous un rocher, l'ouverture d'une grotte. À sa grande surprise une odeur connue montait à ses narines, en même temps que le bruit d'une respiration parvenait à ses oreilles. Tous les sens aux aguets, il avança avec prudence. Assurément un ours dormait là, qui avait pénétré en intrus dans son territoire. Un sentiment de colère l'envahit, qu'il réprima aussitôt... l'odeur avait un parfum particulier qui mit notre ami en émoi : ce n'était pas un voisin, mais une voisine que Brunon venait de découvrir. Aussitôt son coeur se mit à battre la chamade. Après les massacres de ces dernières années qui avaient réduit ses congénères à quelques exemplaires, il désespérait de jamais trouver une compagne, et voilà qu'une jeune ourse dormait tranquillement à deux pas de lui. Troublé, Brunon recula. Il décida d'attendre à une certaine distance et de faire le guet jusqu'à son réveil. Il tourna à droite à gauche, hésita sur ce qu'il devait faire, puis se décida à aller boire au torrent.
Lorsqu'il remonta, le soleil inondait la montagne. À sa grande surprise l'ourse était en train de humer le vent sur le seuil de son repère. Puis paresseusement elle s'étirait en baillant. Tout de suite Brunon fut émerveillé. C'était une belle ourse au poil doré, dont il tomba immédiatement amoureux. Il fit quelques pas en poussant un petit grognement amical pour la saluer et s'arrêta indécis. Il ne savait trop comment se comporter.
Surprise, l'ourse s'immobilisa et timidement recula d'un pas en observant l'intrus, mais ne voulant pas montrer son intérêt, elle se mit à faire sa toilette d'un air indifférent. Rempli d'admiration, Brunon la regardait faire, émettant de temps en temps un petit grognement pour attirer son attention. Mais la coquette l'ignorait apparemment. Voilà maintenant qu'elle descendait vers le torrent sans s'occuper de lui ! Il décida de la suivre à distance et lorsqu'elle se mit à boire l'eau claire, il poussa l'audace jusqu'à boire à côté d'elle.
Un éclair d'argent fila dans l'onde. Notre ours reconnu tout de suite son mets préféré et se dit que ce serait sûrement un cadeau apprécié. Il entreprit alors de fouiller pierre à pierre la rive avec sa patte. Un quart d'heure plus tard il pouvait déposer à ses pieds, toute frémissante sur l'herbe tendre, une belle truite saumonée, tachetée de rose et de brun qui fit briller de gourmandise les yeux de Mira.
Impossible de refuser pareil cadeau, d'autant plus qu'elle avait très faim après le long jeûne hivernal. Elle avança lentement le museau, renifla le présent et le lécha délicatement en surveillant Brunon du coin de l'oeil puis la faim l'emportant, elle dévora le poisson à pleines dents. Brunon la regardait, ravi. Lorsqu'un grognement amical le remercia, il comprit qu'il était accepté et tout joyeux alla s'asseoir à côté d'elle. Ce qu'ils se dirent, seuls les oiseaux de la forêt purent l'entendre.
Le domaine qu'avait choisi Mira était beaucoup plus ensoleillé que celui de Brunon. Dominant un immense cirque de montagnes entaillées de gorges profondes, il portait de hauts pâturages et des landes rocailleuses fleuries de rhododendrons. Lorsque venait l'été et que les troupeaux montaient en alpage, elle pouvait s'enfoncer dans les épaisses forêts qui l'entouraient. Déjà les étoiles scintillaient dans le ciel de velours tandis que la lune montait neigeuse et pure au-dessus des monts. Lorsqu'elle eut atteint le zénith enveloppant la montagne d'une clarté laiteuse, d'un commun accord ils décidèrent que c'était le moment rêvé pour faire une promenade. Ils partirent le coeur en fête grappillant de-ci de-là fourmis et limaces, tendres bourgeons et souriceaux imprudents. Ils se régalèrent de miel sauvage et même croquèrent des oeufs de gelinottes pourtant si bien cachés sous une souche. Lorsque l'aurore parut dans une symphonie de nacre et de rose et que une à une s'éteignirent les étoiles, Brunon décida de rester avec Mira. Déjà les premiers rayons du soleil jaillissaient derrière la Tournette ensommeillée de brume et les chamois descendaient dans les éboulis, avides de brouter les doronics qui faisaient resplendir les pentes de l'Arcalod. Alors ils regagnèrent leur abri et s'endormirent l'un contre l'autre.
Les jours passaient de plus en plus longs et heureux. Ils allaient et venaient faisant mille trouvailles savoureuses, pêchant dans le torrent et récupérant au fil des jours les kilos perdus pendant leur sommeil hivernal. Un soir des feux s'allumèrent un à un dans les hameaux et les villages, faisant autour du lac une couronne de lumière. Partout les paysans dansaient pour fêter la Saint Jean et le retour de l'été, et les sons joyeux montaient jusqu'à nos ours qui étaient maintenant resplendissants de santé. Une grande effervescence commençait à les agiter.
Le moment était venu de s'enfoncer plus profond dans la forêt car les troupeaux avec leurs bergers et leurs chiens commençaient à monter aux alpages. Les bosquets étaient remplis de petites fraises juteuses et les merisiers leur abandonnaient leurs fruits de corail, alors ils comprirent qu'il était temps de fonder une famille. Ils s'unirent les premiers jours d'août et firent un festin de framboises et de champignons. Puis Brunon reprit ses vagabondages, tandis que Mira s'installait dans une pessière protégée par d'épais fourrés. Elle mangeait beaucoup et s'arrondissait de jour en jour car elle allait être mère.