Brunon
L'hiver 1878 venait de finir. La neige, qui couronnait les cimes depuis de longs mois, commençait à fondre au soleil d'avril, découvrant de grandes plaques de gazon émaillé de crocus et de petites gentianes printanières aux corolles étoilées d'un bleu profond et lumineux. L'Ire, gonflé de toutes les cascades qui descendaient de la montagne, dévalait la combe en faisant jaillir des gerbes d'étoiles entre les rocs qui encombraient son lit.
Roulé en boule, bien au chaud au fond d'une danne dissimulée par d'épais fourrés, Brunon l'ours dormait depuis déjà de longues semaines, lorsqu'un rayon de soleil caressa l'entrée de son repaire. La neige qui s'était accumulée sur les buissons s'effondra avec un petit bruit feutré. Brunon remua l'oreille qu'il avait très fine. Le son insolite était parvenu jusqu'au pays de rêves où il était en train de faire bombance dans un immense champ de myrtilles. Un effluve agréable chatouilla ses narines tandis qu'un air attiédi pénétrait lentement ses poumons. Il remua le nez, puis ouvrit péniblement un oeil, puis l'autre. Surpris par la lumière qui filtrait à travers les branchages qu'il avait accumulés pour boucher son antre, il les referma aussitôt, puis les ouvrit encore pour constater avec stupeur que le soleil inondait la combe. Un bouvreuil se mit à chanter, auquel répondit un sifflement harmonieux et flûté. Aussitôt une grande joie l'envahit qui fit battre son coeur : le merle à plastron dont les chants accompagnaient souvent ses vagabondages était de retour. Le printemps était là, vite il fallait voir cela de près. Brunon se mit péniblement debout, il écarta les branchages et partit lentement dans la neige fondante, vers le torrent. Il avait beaucoup maigri pendant l'hivernage et avait perdu toute la graisse accumulée pendant la belle saison. Son poil était terne et broussailleux et sa gorge asséchée lui faisait mal.
Accroupi dans les rochers, il but à longs traits l'eau glacée qu'il trouva délicieuse. Une petite herbe fine poussait déjà le long de la rive. Des soldanelles dressaient leurs clochettes mauves frangées d'argent et des crocus ouvraient leur calice délicat dans l'air vif. Au pied d'un roc, un bois-joli étendait ses rameaux fleuris répandant alentour un parfum délicieux. Partout la neige fondait sous la tiédeur du soleil. Oui le printemps était revenu.
Brunon huma le vent : tout allait bien, il était tranquille dans son domaine où il vivait en bonne intelligence avec ses amis de la forêt. Il salua la hulotte qui le regardait perchée sur un gros épicéa décapité par l'orage. Elle lui répondit par un Hou ! - Hou, Hou, Hou - Hou amical. Il regarda plus haut dans les éboulis. Rien ne bougeait. Le col de Chérel se détachait serein sur le ciel clair.
Les chamois cherchaient probablement leur vie sur l'autre versant de l'Arcalod et les marmottes devaient encore dormir au fond de leurs galeries, mais quelques traces délicates sur la neige lui apprirent que l'hermine sa voisine venait de passer par là. Quelqu'un l'observait qu'il ne vit pas. C'était un beau lièvre des Alpes dissimulé dans un trou de neige, si blanc dans son pelage d'hiver qu'il se confondait avec le paysage et que même l'aigle royal, qui planait au-dessus de la combe, ne pouvait l'apercevoir.
Un creux pénible commençait à se faire sentir dans son estomac. Il regarda autour de lui, brouta quelques lichens et se mit en quête d'une nourriture plus réconfortante. À quelques pas se dressait une énorme fourmilière que la neige fondante venait de découvrir. En deux coups de pattes, le monticule de fines aiguilles fut éventré et Brunon avala goulûment les centaines d'oeufs blancs gros comme des grains de blé que les fourmis, affolées et courant de tous côtés, essayaient de protéger. Mis en appétit par ce hors d'oeuvre, il pensa aux délicieuses truites qu'il avait pêchées l'été dernier. Il descendit le long du torrent jusqu'à un promontoire rocheux près duquel l'eau formait une petite anse plus calme. Mettant silencieusement une patte dans l'eau glacée, il la passa lentement sous une grosse pierre. Son oeil brilla. Un poisson était caché là, guettant lui aussi une proie. En un instant il fut empalé par la griffe acérée et, triomphant, l'ours sortit une magnifique truite frétillante qui fut engloutie immédiatement. Une deuxième subit le même sort sous l'oeil intéressé d'une bergeronnette au poitrail de soufre qui le regardait en hochant la queue.
La journée commençait bien. Rassasié, il décida de faire le tour de son domaine qui s'étendait bien au-delà de la combe d'Ire et englobait, de l'Arcalod à Entrevernes, toute la montagne du Charbon. Avant de partir il se frotta longuement contre un gros épicéa pour nettoyer sa toison. Une touffe de poils morts resta accrochée à l'écorce, marquant sa propriété comme une pancarte. Puis il urina sur un rocher. Il marquerait ainsi les quatre coins de son royaume, selon l'habitude ancestrale des animaux de la forêt.
Le ciel était radieux et dans les branches un concert joyeux accompagnait notre ami, tandis qu'une bande de chocards cascadaient dans l'azur en un ballet acrobatique où piqués, tonneaux, glissades se succédaient sans interruption. Grisé par l'air vif, Brunon se mit à gambader le long du vieux sentier qui descendait vers la plaine broutant de-ci de-là quelques brins de muguette dont il raffolait et les premiers pissenlits. Il fit deux ou trois cabrioles dans un petit pré d'herbe tendre, croqua quelques châtaignes oubliées par l'hiver. Puis il s'assit sur son derrière au milieu des anémones sylvie qui ouvraient au soleil leur corolle nacrée. Les dernières plaques de neige fondaient lentement au soleil tandis que l'Ire chantait de plaisir.
Maintenant la prudence s'imposait. Le grincement d'une scierie qu'il avait repérée depuis longtemps accompagnait les coups de hache des bûcherons. Alors il s'enfonça dans la forêt, dense et raide du Charbon, se faufilant entre les grands épicéas jusqu'à une source dont l'eau glacée faisait toujours ses délices. L'endroit était parfait pour dormir en attendant la nuit tombante où il pourrait vagabonder en toute quiétude. Il se cala contre une souche et s'endormit.
Lorsque notre ours se réveilla la lune éclairait la forêt endormie. C'était le bon moment pour grimper dans la vallée d'Entrevernes sans rencontrer les hommes qui montaient à la mine. Il s'engagea sur une piste escarpée qu'il connaissait bien, évita les fermes tapies sous leur toit de chaume et prit le sentier abrupt qui montait au col de la Cochette.
Lorsqu'il parvint au sommet, la lune au zénith faisait miroiter au loin le lac dont l'odeur fade remontait jusqu'à ses narines. Autour de la nappe argentée, les montagnes semblaient les tours et les murailles crénelées d'un château fantastique. Doté d'une vue médiocre Brunon voyait mal l'immense paysage qui se déroulait au loin, mais il le devinait, le sentait. A ses pieds la forêt dévalait rapidement vers les champs cultivés et les hameaux. Il se souvint avec malice de son expédition, l'automne dernier, dans les vignes du Villard et se promit d'y retourner faire une razzia avant les vendanges et même de pousser jusqu'à Sévrier dont les petits raisins acides et croquants faisaient ses délices. En attendant, il marqua son territoire selon son habitude : avis aux intrus ! Puis il redescendit dans la vallée d'Entrevernes qu'il remonta jusqu'au col menant vers les hauts pâturages.