Maintenant qu'il faut raconter, par où commencer ?

Il faut choisir. Bien. Mais comment voulez-vous choisir ce qui est important, décisif, significatif, quand vous n'en avez aucune idée ? Quand tout semble normal, quotidien, banal. Vous comprenez : lorsque vous trébuchez, si je puis dire, il n'y a aucun signe visible, aucune bizarrerie, rien qui soit un signal d'alarme. Vous ne vous attendez pas à trébucher. Vous êtes surpris. Ce que vous faites d'habitude sans y penser, d'un seul coup ne fonctionne plus normalement, ne donne pas le résultat attendu. Pas du tout.

Oui, vous vous dites : il n'a pas fait attention, il était distrait.

Vous avez raison, la première fois certainement. Mais je vous assure qu'ensuite vous ne dormez plus, ni de jour, ni de nuit : vous surveillez tout avec l'attention d'un agent de la CIA immergé en plein délire terroriste.

Non croyez-moi, quand ce qui m'est arrivé se produit, vous ne faites que ce que tout le monde fait tous les jours sans y penser. Et brusquement, vous passez de Storybrooke au monde enchanté de la forêt. C'est aussi simple que ça. Sans savoir ni pourquoi, ni comment c'est arrivé, vous êtes passé de l'autre côté, dans le livre des contes de fées. Du côté de Belle au bois dormant, de Rouge et le grand méchant loup, et je ne vous dis pas tout. Comme dans un rêve, vous rêvez, c'est tout. Les questions, c'est après. Une fois que vous êtes réveillé. Ce n'est pas le monde, les choses qui ont changé, c'est vous.

Bon, je vais essayer, je dis bien essayer, de vous expliquer, mais comment expliquer ce que je ne comprends pas moi-même ? Par où commencer ? Quel choix faire parmi toutes mes réflexions inabouties, confuses, contradictoires ? Il me semble que je pourrais, au hasard, en suivant mes intuitions, je pourrais peut-être vous relater quelques faits, vous raconter ce qui m'est arrivé, en tirant de ma mémoire des souvenirs imprécis, partiels, probablement transformés par mon interprétation des deux côtés du monde. Je dis deux pour me rassurer, ne me dites pas que vous en avez dénombré plus, que le monde réel est multiple. Ah non ! s'il vous plaît, pitié. Je n'y arriverai pas si vous semez le doute dans mon esprit.

Once upon a time. Et pas qu'une, mais passons.

En faisant très attention, essayez d'imaginer : sans le savoir, vous êtes sur la brèche, vous vous baladez en montagne en évitant de regarder le précipice et vous trébuchez là, sans vous en rendre compte, comme vous auriez cliqué par inadvertance sur un mot et que le texte aurait disparu, Pfffuit !... vous êtes passé au travers d'une vitre dont le verre se serait volatilisé par enchantement. Une frontière a disparu et, vous appuyant sur le vide, vous avez basculé. Une frontière invisible qui vous retenait du bon côté du monde, si je puis dire vu l'état des choses, entendus les hurlements des gens au fil du temps, ressenti ce désir d'elle envolé, pas d'ange pour les protéger. Ces frontières rassurantes, qui balisent le monde, sont franchies pourtant avec chars ou bombes, par des êtres humains animés de haine, d'envies de viols, de meurtres et de pillage.

Pour moi, une frontière a disparu. Mais peut-être pas pour vous. Vous continuez à vivre dans le flou, au milieu des autres poissons nageant de-ci de-là, à la recherche de votre nourriture, en quête en bande organisée, vous nagez dans le vague sans état d'âme. Pendant que moi, je suis seul de l'autre côté, sans aucune aide, ni secours.

Collage Jacques Bouchut

Fragile équilibre, pourtant ça tient

Bon excusez, je suis perturbé, vous comprenez, c'est trop d'émotion, expliquer, témoigner, assumer ce qui s'est passé et répété, accepter cet élément perturbateur qui a lancé l'histoire en rompant mon fragile équilibre, quand j'ai trébuché là, alors que j'étais un être humain sans histoire, facile, gentil.

C'est là que vous vous dites : c'est un garçon ou c'est une fille ? Mais quelle importance ? je me le demande, qu'est-ce que ça change à l'affaire ? Vous n'avez pas remarqué comme je me suis adressé à votre être humain, quand j'ai écrit endormi, réveillé, au lieu de endormie, réveillée si vous êtes une fille ? Croyez-moi, fille ou garçon, à mon expérience de trébucher et passer de l'autre côté je me suis habitué bien sûr, mais, de ce vécu inattendu, il me reste un stress post-traumatique hyper traumatisant, une crainte anticipative récalcitrante, vous verrez si ça vous arrive un jour, vous n'arrivez jamais nulle part au contraire, voilà le fait, vous êtes toujours de passage, au niveau du rêve et de la réalité, première ou seconde selon que vous êtes du bon ou du mauvais côté. Vous finissez par ne plus vous y retrouver parce que ça ne finit jamais, justement, c'est ça, jamais.

Vous ne voyez rien, vous ne sentez rien, vous n'entendez pas ce que l'on vous dit, pourtant le danger est proche. Invisible, certes, mais présent partout. Vous vous baladez tranquillement dans la forêt, et sans le savoir vous êtes égaré, il est trop tard à présent pour revenir en arrière, déjà la sombre forêt résonne d'un bruit de sabots, galop de la bête sauvage porté dans un soupir du vent, vision sanglier. Tous ces mots ne vous disent rien, alors inéluctablement ils vont disparaître lorsque vous trébucherez là ou ici sur un clic ou sur une claque. Vous pouvez continuer votre lecture, bien sûr, mais vous pouvez aussi bifurquer sur un paragraphe, qui vous semble ressembler aux autres, bien qu'il n'en soit rien, rien qui vaille le détour, croyez-vous ? en êtes-vous si sûr ?

C'est comme vous voulez. Maintenant j'ai commencé à filer en douce le fil du conte, maintenant je sais et je vais vous dire ce dont je me souviens, vérité ou mensonge est-ce que je sais ? suis-je capable de débrouiller ce que les mots ont embrouillé ? ai-je le pouvoir de vous mener où je veux avec cette histoire absurde ? avec ces mots qui disent autre chose, qui m'échappent à peine écrits, tout juste assemblés en phrases maladroites, ils sont sauvages vous savez, pas moyen de les apprivoiser, au mieux on peut les attirer, les saupoudrer par-ci par-là, mais finalement, ils font ce que vous voulez, ce que vous voulez bien leur faire dire, avec vos croyances, vos idées sur la question, vos sentiments, vos émotions, votre mémoire des faits, ceux qui vous concernent, tirés de votre expérience, je n'y peux rien, excusez-moi, je ne suis pas le maître des mots, même si j'arrive à construire des phrases et des paragraphes avec ceux que j'attrape au détour d'une idée, je ne suis pas le maître, je suis votre esclave au contraire.

C'est vous qui faites ce qui vous chante de mon témoignage. C'est vous. Vous qui avez encore la chance d'être de ce côté du monde. Ou la malchance peut-être, allez savoir. Si le monde est gris d'un côté et coloré de l'autre, si les morts s'amusent quand les vivants sont morts, Victor entraîné au Royaume des morts, Victoria qui attend du côté des vivants. Je ne sais plus finalement, noces funèbres, enterrements, tout se mélange, parfait mélange, un homme change, un ange vole, se love-t-elle en lui ? Sont-ils tous morts ? allez savoir.

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