Quand l'impossible se produit tous les jours à votre insu

On s'habitue, c'est tout. Ce qui est impossible et se produit, fait partie de l'idée qu'on se fait de la réalité : la terre tourne autour du soleil, il fait jour, il fait nuit. Naturellement ça s'explique. Maintenant on sait que la terre n'est pas plate, qu'elle n'a pas de bord au-delà duquel on bascule dans le néant, que le ciel n'est pas le ciel, que les morts n'embarquent pas pour l'autre côté du monde, que le soleil n'est qu'une étoile parmi d'autres.

Sinon on aurait peur. Est-ce que demain il fera jour ? On n'oserait pas se coucher le soir de peur de s'endormir et de ne pas se réveiller le lendemain.

A présent, on va se coucher, on s'endort, on se réveille : c'est aussi simple que ça. Jusqu'au jour où.

Jusqu'au jour où cela ne se passe pas du tout comme on s'y attend (sans y penser). Voilà ce qui m'est arrivé. J'ai trébuché. Sur la réalité. Et je me suis retrouvé de l'autre côté du monde.

Collage Jacques Bouchut

Est-ce que ça vous dit quelque chose ?

Croyez-moi, le jour où vous vous retrouvez de l'autre côté du monde sans aucun moyen de revenir, à l'instant précis où l'impossible est devenu votre nouvelle réalité, irréductible, incontournable, frappé de stupeur vous n'avez plus ni pensée, ni sentiment, ni émotion, vous restez du mauvais côté du monde, tout le monde de l'autre côté, frontière invisible, vous êtes sans voix pour hurler votre détresse, les mots disparus de votre mental, qui vous permettraient peut-être d'exprimer votre désarroi, votre radicale opposition à ce nouvel état de vous, c'est à dire moi, plongé là, abîmé, par quel méfait ? sortilège ? erreur fatale ? malchance ? ça oui, passé ce moment d'égarement, vous pouvez penser malchance, vous pouvez protester, exprimant de tout votre corps esprit ce refus viscéral qui a grossi en vous comme une tumeur, une grosseur, un dégoût, vous conduisant à la révolte et au constat que vous êtes seul de l'autre côté et que crier, gesticuler sont une absurdité quand personne ne vous voit plus, ne vous entend plus, ne ressent plus rien en votre présence, en votre absence devrais-je dire du point de vue de n'importe quel être humain, vivant dans un monde normal, le monde, celui de tous les jours et toutes les nuits.

Vous n'êtes pas perdu, Lost, disparu avec d'autres sur une île déserte. Une malédiction ne vous a pas frappé expédié avec d'autres passagers. Là où vous êtes, en ce moment d'absence, vous flottez en apesanteur dans le ventre du monde, bloup bloup, poisson lune solitaire en mer. Avez-vous quitté, abandonné votre corps de danseuse, accord perdu ? Votre esprit songe en enfance, la vie qui passe, ceux qui ont disparu. Etranges visions, images étrangères, histoires fragmentées familières. Vous entendez ces voix qui vous parlent, ces musiques qui vous disent ce que mots ne peuvent faire comprendre. Vous prenez et chavirez, l'émotion vous submerge. Vous coulez, bloup bloup, ce corps retrouvé, vos pensées, sentiments, émotions, rassemblés.

Mais c'est complètement impossible !

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