Vous croyez ?
- Dites, Mamy, je peux rester avec vous ce soir ?
Alors qu’elle s’apprêtait à dire bonsoir à Mélodie et à passer à la réception pour récupérer la clé de sa chambre, Mamy fut prise au dépourvu par la demande inattendue de Mélodie ; et après une petite hésitation, elle lui répondit :
- Tu crois que tes parents américains vont accepter ça ?
- Je vais voir si je peux leur passer un coup de fil, je reviens tout de suite, répliqua Mélodie en filant aussitôt vers les salons de l’hôtel où elle disparut, à la recherche d’un téléphone publique.
Un moment plus tard, lorsqu’elles furent tranquilles dans la chambre, Mélodie se confia à Mamy :
- Vous savez, j’ai une impression bizarre.
Et comme Mamy attendait la suite de ses confidences, elle continua :
- Je ne comprends pas pourquoi le professeur vous a demandé ce qu’il savait déjà.
- Oui ? se contenta de dire Mamy.
- Ensuite, une fois que vous lui avez indiqué le vase, j’ai l’impression que plus rien ne l’intéressait.
- Et je ne comprends pas pourquoi le professeur ne m’a rien dit, ajouta Mamy. Il faut que je te dise : le vase de St Martin a disparu du Musée de Genève.
- Quoi ? Il a été volé ?
- Enfin, je suppose. Et 2 copies anciennes de ce vase ont été volées également à Veyrier.
- Par le même individu, conclut Mélodie, alors c’est lui.
- Allons Mélodie, un professeur... de fait, il n’y a que le vrai vase au musée de Chicago. Logiquement, il aurait dû me dire, je ne sais pas : vous comprenez, Madame, ce vase a disparu d’Europe. J’avais un doute quant à sa provenance, mais je voulais être sûr de mon fait avant de le restituer. C’est une affaire trop grave pour la prendre à la légère. Je compte sur votre discrétion jusqu’à ce que tout soit revenu en bon ordre, ou quelque chose comme ça, enfin, je suppose.
- Suppose so, confirma Mélodie, prise dans ses pensées.
- Qu’est-ce que tu dis ?
- Euh... oui, c’est ce qu’il aurait dû vous dire. Quand j’y pense, c’est quand même bizarre : vous trouvez que c’est une heure pour une expertise dans un musée ?
- Oh tu sais, ça m’est déjà arrivé. Il est vrai que ce n’était pas si tard.
Et Mamy raconta à Mélodie la visite au musée de Genève. Elle commença par la pelouse, Alfrèdo qui était venu tondre la pelouse. Puis, elle expliqua qu’il devait faire un exposé sur les Burgondes et qu’ils étaient tombés d’accord pour aller en Suisse, à St Maurice en Valais. Mamy raconta à Mélodie toute l’histoire de St Maurice d’Agaune et leur visite de la basilique, avec le trésor qui n’était plus là, mais à Genève. Ensuite, ils avaient abouti au Musée d’Art et d’Histoire, mais trop tard. Et Mamy expliqua comment le gardien les avait conduits malgré tout à cette merveilleuse salle burgonde et aux trésors qu’elle renferme. Elle avait parlé des plaques boucles de ceinture, du prophète Daniel avec ses 2 lions et du prophète Habacuc qui n’en a pas.
Mélodie buvait des yeux Mamy. Elle était complètement hypnotisée et bien trop intéressée par cette aventure, à laquelle avait pris part Alfrèdo, pour trouver que Mamy aurait pu en venir au fait plus rapidement. Ce qu’elle aurait pensé, d’ailleurs, dans une autre circonstance.
Pourtant, elle finit par lui demander :
- Et le vase de St Martin ? Mamy.
- Il n’y était pas !.... Tout le trésor de St Maurice d’Agaune était là, les châsses du 12e siècle de St Maurice et de St Sigismond, le coffret de Teudéric, tout... sauf le vase de St Martin.
Et puis, comme il se faisait déjà très tard pour Mamy et qu’il y aurait certainement plein de choses passionnantes à découvrir le lendemain, Mamy souhaita une bonne nuit à Mélodie qui fit de même en l’embrassant affectueusement ; chacun se tourna de l’autre côté sous les draps de ce grand lit double qu’elles occupaient toutes les deux, par la force des choses. Et Mamy éteignit la lumière de son côté en pensant : elle est aussi câline que ma petite Izoé. Puis, elle s’effondra dans un profond sommeil.
Elle avait beau avoir anticipé les événements, en arrivant le vendredi à Paris et en passant une bonne nuit de repos à l’hôtel, elle avait tout de même décollé à 14h25 le lendemain de Paris. En s’endormant à un peu plus de 23h à Chicago, il était pour elle, venant de France, 6h du matin, ce qui représentait une belle nuit blanche.
Incroyable Mamy.
Le matin, elle s’aperçut que Mélodie était toujours au lit à 7 heures passées :
- Eh, Mélodie... tu ne vas pas en classe aux États-Unis ? s’étonna-t-elle.
- Mais Mamy, on est dimanche, répondit Mélodie à moitié endormie.
- Que veux-tu, avec tous ces changements d’heure on ne s’y retrouve plus.
Et, toutes les deux sombrèrent à nouveau dans un sommeil du matin, lourd et profond, qui les déposa en douceur sur la grève des réalités du monde à plus de midi, ce dimanche.
- Oh, tu as vu l’heure ? s’écria tout à coup Mamy en s’asseyant dans le lit.
Mélodie demanda, le nez sous les draps :
- Non, quelle heure est-il ?
- L’heure de se lever, ma chérie : midi dix, tu te rends compte.
Mamy se rallongea aussitôt, et toutes les deux furent prises d’un fou rire interminable, comme si elles devaient se défouler de quelque chose.
Vu l’heure, il n’était plus question de prendre le petit-déjeuner et Mamy se dit Dommage ! j’aurais bien voulu goûter au breakfast. Ce sera pour demain. Mamy invita donc Mélodie au Primavera Ristorante, le restaurant du Fairmont, qui proposait (évidemment) des menus italiens. Et Mamy se dit Décidément, je n’ai pas de chance avec mes steaks. Quand je pense que nous sommes au pays du bœuf américain.
Mamy se demandait quel serait le programme du jour, étant entendu qu’elle avait déjà expertisé les vases la veille au soir.
- Journée de repos, déclara Mélodie, qui avait remarqué que personne ne s’était encore présenté de la délégation de la veille.
Ce fut donc une journée de repos.
Jusqu’au moment de cette fin d’après-midi où, revenant tranquillement de Grant Park, Mélodie et Mamy passèrent devant l’Art Institute of Chicago, Michigan avenue, à deux pas de l’hôtel. Mélodie était prise dans ses pensées, mais Mamy s’exclama :
- Oh ! le musée.
- Quoi ? si près de l’hôtel ? s’écria Mélodie frappée par l’évidence : la veille, elles avaient roulé un bon moment avant de rejoindre l’hôtel Fairmont.

Elles entrèrent dans le musée et se renseignèrent à l’accueil. Non, vraiment, il n’y avait pas ici cette collection de vases dont parlait Mamy avec autant de précision. Et quand elles voulurent prendre un ticket d’entrée pour visiter, la caissière leur demanda gentiment de revenir : l’Institute va fermer ses portes dans quelques moments, à 17h précisément.
- Dans 2 jours vous pourrez entrer sans payer, la visite est gratuite le mardi, leur signala-t-elle, pour les consoler peut-être.
Arrivée à l’hôtel, Mamy se renseigna à la réception, mais il n’y avait aucun message pour elle et, en dehors du fait que sa chambre avait été réservée à son nom, ce qu’elle savait déjà, elle ne put obtenir aucun renseignement sur ses hôtes de la veille.
- Je ne sais pas que penser de tout cela, avoua Mamy, devant un thé qu’elle avait commandé dans les salons de l’hôtel.
- Mamy... hésita Mélodie, vous êtes sûre... que vous êtes invitée ?
- Comment ça invitée ? évidemment ! répondit-elle.
Mais en le disant, brusquement le doute l’envahit et son visage s’empourpra d’un seul coup. Elle reposa sa tasse sur la soucoupe.
- Il fait une chaleur, ici, c’est incroyable ? soupira-t-elle en cherchant du regard s’il n’était pas possible d’ouvrir une fenêtre.
Mélodie se retint de dire que l’hôtel était climatisé et répondit :
- Et encore, il paraît que l’été à Chicago c’est pire. Et si nous allions chez mes parents américains, comme vous dites, n’est-ce pas Mamy ?
Mais les choses se compliquèrent lorsque Mamy annonça à la réception qu’elle s’en allait :
- Bien, je vous prépare votre note, Madame, lui répondit l’employé.
- Pas du tout, vous faites erreur jeune homme, je suis invitée, répliqua Mamy d’un ton qui ne supposait aucun démenti.
Le démenti tomba cependant, telle la lame de la guillotine sur le cou du malheureux condamné ou, peut-être, Mamy ressentit-elle une douloureuse décharge de chaise électrique que lui envoya son arthrose soudainement réveillée?
- Je ne vois rien sur votre fiche, Madame, vous êtes invitée par qui ?
Elle allait répondre qu’elle était invitée par le professeur d’histoire de l’université de l’Illinois, Mr... mais, heureusement elle n’en dit rien, ce qui la sauva probablement de la catastrophe. Sur le même ton assertif, comme s’il était évident qu’elle fréquentait les hôtels de luxe du monde entier, elle dit au réceptionniste :
- Bien, je ne voulais pas abuser de mes hôtes. Dans ce cas, je reste.
Et, tournant le dos dans l’instant même, elle se dirigea d’un pas décidé vers l’ascenseur, suivie de Mélodie.
Un moment plus tard, ses valises étant restées dans la chambre, elle demanda :
- Alors, ils habitent où tes parents américains ?
Mélodie donna l’adresse au chauffeur du taxi, qui les déposa bientôt devant une superbe villa des quartiers nord. À partir de cet instant, Mamy plongea en apnée dans un océan d’anglais des États-Unis, dont elle avait été artificiellement préservée jusqu’alors. Cependant, elle reprit très vite son souffle et fut agréablement surprise de constater que les cours accélérés d’anglais, qu’elle s’était offerts avant de partir, lui permettaient de comprendre et de parler beaucoup mieux que ce qu’elle aurait imaginé. Mélodie, en bonne observatrice, s’en rendit rapidement compte et ne fit plus aucun effort pour traduire les conversations courantes.
D’un seul coup, lorsqu’elle fut bien installée dans sa nouvelle maison à Chicago, après le dîner, Mamy décompressa et fut envahie d’angoisse et de remords : Tu parles d’une idiote... Et comment vais-je payer la note du Fairmont maintenant ? Heureusement que j’ai mon billet d’avion pour le retour.
- Ça ne fait rien, quand même, ils sont drôlement malhonnêtes ces gens-là.
- C’est comme dans l’Arnaque, avec Robert Redford, plaisanta Mélodie.
Effectivement, Mélodie avait facilement retrouvé l’endroit dans les faubourgs sud de Chicago (elle avait voulu y retourner immédiatement avec le père de Doug). Il s’agissait d’un quartier en reconstruction, où un immeuble désaffecté du siècle dernier avait servi de théâtre dérisoire à cette embrouille menée avec brio. Le manque de vigilance créé par la fatigue, la convivialité du repas et l’ambiance factice des décors avait fait le reste. Les acteurs avaient joué sur le côté déroutant de la démarche, sans laisser aux victimes involontaires de cette mascarade le temps de la réflexion. Et Mélodie s’en voulait particulièrement de s’être fait berner de la sorte.
- Comment n’ai-je pas fait attention à la distance parcourue pour aller de l’hôtel au musée ? se lamentait Mélodie.
- Justement, plaida Mamy, si seulement cela avait été le cas. Mais que veux-tu, ils nous ont baladés à droite à gauche et aussi au restaurant, avant de nous conduire à ce prétendu musée.
- Oui, mais je suis passée je ne sais combien de fois devant L’Art Institute of Chicago, j’aurais dû m’apercevoir tout de suite de l’embrouille.
Mamy était désolée de voir Mélodie aussi affectée par leur aventure. Elle insista :
- Tu sais Mélodie, ça ne m’étonne pas : on a parlé tout au long de la soirée de musée, pas d’Institute ; les mots ont leur importance.
- Je vois.
- Et puis, avec une telle mise en scène, qui n’aurait pas été abusé ?
- Ils ont dû avoir sacrément la trouille quand ils m’ont vu avec vous, Mamy, je pouvais tout faire rater.
- Ce ne sont pas des enfants de coeur.
Mamy voulait-elle dire qu’ils n’avaient pas froid aux yeux ? ou que c’étaient des gens particulièrement dangereux, que rien n’arrête ? Elle ajouta :
- Mais ils vont voir de quoi nous sommes capables.
À présent, Mamy était complètement rabibochée et elles tombèrent d’accord sur le fait qu’il n’était pas question de se laisser berner ainsi. Alors, elles dressèrent un plan d’attaque.
Mais tout d’abord quels étaient les faits ?
Elles convinrent de la réalité de l’arnaque : un inconnu avait fait venir Mamy à Chicago en lui faisant croire à une exposition imaginaire et les avait emmenés dans un faux musée.
Elles avaient vu toutes les deux le vase et Mamy affirmait qu’il était authentique : au moins avait-elle expertisé une véritable antiquité.
Donc, le vase de St Martin avait bien été volé. Mais...
D’une part, il semblait évident à Mamy que le vase de St Martin avait été volé au Musée de Genève. Encore se demandait-elle, après toute cette histoire à Chicago, s’il fallait qu’elle croie aux informations récoltées au cours de cette fameuse journée en Suisse, passée avec Alfrèdo pour son exposé burgonde.
Et peut-être avait-il raison, après tout, en affirmant que le vase avait été volé à St Maurice d’Agaune.
À partir de là, elles conclurent de leur aventure que le professeur et ses acolytes étaient les voleurs. Mais une question très embarrassante subsistait : pour quelle raison avaient-ils fait venir Mamy à Chicago ? En effet, Mamy convenait que le professeur connaissait parfaitement le vase.
- Alors quoi ? demandait pour la troisième fois au moins Mélodie.
Quoi ? Une note d’hôtel à un prix astronomique qui s’envolerait de jour en jour. Des policiers qui seraient bientôt à la recherche d’une dame française d’un certain âge, cataloguée comme escroc, et menteuse en plus, quelle horreur, si elle ne trouvait pas rapidement une échappatoire.
- Vous devriez reprendre l’avion pendant qu’il en est encore temps, Mamy, suggéra Mélodie.
- Jamais de la vie, il n’en est pas question, s’offusqua Mamy, très en colère cette fois-ci. Pas, tant que ces bandits n’auront pas restitué mon vase !
Mélodie partit aussitôt dans l’un de ses fous rires dont elle avait le secret, qui lui tirait les larmes des yeux, au point qu’elle finissait par ne plus rien voir.
Mamy, d’abord un peu froissée, protesta quelques mots incompréhensibles qui alimentèrent la crise de rire aux larmes de Mélodie, puis elle finit par fondre et rire, elle aussi, comme une petite folle.
Doug passa par le salon à ce moment précis, s’étonna de la scène, chercha à comprendre ce qu’il y avait de drôle. Le visage incrédule de Doug relança la crise de fou rire des deux fofolles et il finit par rire lui aussi en ignorant absolument tout de la cause de cette hilarité.
Les parents furent alors attirés par cette scène désopilante et bientôt, du vaste salon s’envolèrent par les portes et les fenêtres ouvertes les échos de cette étrange maladie contagieuse venue d’Europe, qui se perdirent dans la nature environnante.
Puis, lorsque le calme fut revenu, Mélodie expliqua à ses parents d’adoption le plan qu’elles avaient dressé pour rétablir la justice internationale et la tranquillité de Mamy.
Ensuite, Doug s’occupa de faire partir un message, qui ferait probablement le tour du monde avant de parvenir dans la mémoire sans repos de l’ordinateur d’Alfrèdo. Tandis que son père contactait ses relations afin de faciliter une certaine démarche.