Les verts pâturages

Alfrèdo Cortex relut pour la troisième fois le message. Afin d’y réfléchir tranquillement, il avait demandé à Saint Bal, son ordinateur, de lui faire une sortie d’imprimante. Sur la feuille de papier, alors qu’il était allongé sur son lit, il put lire :

Hello Alf,

Avant de rentrer, Mamy voudrait de l’aide pour tondre la pelouse. Elle a trouvé son merveilleux bouquet de fleurs, mais il a disparu juste après et, du coup, elle a perdu les clés de son appartement. Je me disais que tu pourrais peut-être l’aider.

Kiss,

Mélodie

Alfrèdo était songeur. Non pas à cause de l’intention première, la traduction du message était facile pour lui. Mais la fin... Kiss, Mélodie l’avait plongé dans un océan de bonheur et il jouissait de cette douce contradiction entre le fait d’ignorer si Mélodie l’embrassait ou si c’est lui qui devait l’embrasser. Cette ambiguïté laissait présager une délicieuse imprécision de leur relation, au moins au début, lors du retour en France de Mélodie. Il se disait que ce serait agréable de faire durer le plaisir, autant que cela lui serait possible, à attendre qu’elle manifeste quelque chose. Il imaginait qu’elle l’embrassait, mais il n’arrivait pas à savoir de quelle façon elle s’y était prise. Peut-être qu’elle aussi attendrait de son côté, l’air de rien ; allez savoir ?

Puis, lorsqu’il eut épuisé le plaisir de Kiss, Mélodie , les deux mots les plus importants du message, il se dit également qu’il devait se remuer les fesses parce que Mamy courait un grand danger. Ce message chiffré en était la preuve. Elle courait un grand danger parce qu’elle savait et qu’elle était restée à Chicago, au lieu de rentrer en France. Maintenant ils savaient qu’elle savait et ce n’était plus la même histoire. D’autant plus inquiétant, que connaissant Mamy, elle ne devait même pas imaginer courir le moindre danger. Ils vont m’entendre ces bandits ! voilà ce qu’elle devait se dire.

Il récapitula dans sa tête pour être sûr de son interprétation : Tondre la pelouse, ça voulait dire Burgondes, St Maurice d’Agaune, musée de Genève, parce que c’est ainsi qu’avait commencé cette fameuse journée chez Mamy. Son merveilleux bouquet de fleurs indiquait précisément le vase de St Martin, donc elle avait retrouvé le vase ; ou plutôt, elle l’avait seulement vu comme laissait présager la suite. Du coup, elle a perdu les clés de son appartement indiquait de façon très menaçante qu’elle était à la rue, c’est-à-dire qu’elle ne bénéficiait plus, d’une façon ou d’une autre, des avantages de son invitation à Chicago. Ce qui signifiait une escroquerie monumentale. Dans quel but ? il se disait que le message ne l’expliquait pas. Mais, ce qui était sûr, c’est que Mamy demandait de l’aide et le plus inquiétant tenait en 3 mots, les 3 premiers mots du message : Avant de rentrer, cela voulait dire que Mamy ne rentrerait pas sans le vase ; elle ne rentrerait en France qu’avec SON vase.

Bien entendu, il se disait que Mamy avait été accueillie chez Mélodie, enfin, par ses hôtes à Chicago, les parents de Doug. Elle jouissait ainsi d’une relative protection.

À moins que... et, à ce point du raisonnement, qu’il avait repoussé autant que cela lui avait été possible mentalement, bien qu’intuitivement il l’ait compris depuis sa première lecture du message, il concluait de façon inéluctable que Mélodie, elle aussi, était en danger.

Se levant brusquement, il se dirigea vers sa batterie, s’empara des baguettes posées sur la caisse claire et frappa quelques coups secs, comme pour ponctuer sa soudaine prise de décision. Puis, il s’assit et entama un rythme soutenu sur une fréquence rapide, qui laissait clairement apparaître sa nouvelle détermination. Ensuite, lorsqu’il se sentit prêt à mettre en oeuvre cette énergie nouvelle canalisée par un objectif simple et inébranlable, retrouver la trace des escrocs, il s’installa au clavier de son ordinateur. Après quelques manipulations, il demanda à Saint Bal de décrypter à sa manière le message de Mélodie.

Le disque dur de l’ordinateur ronronna de son crépitement habituel, signe d’une intense activité de ses neurones de silicium ; et on aurait pu croire entendre le grésillement des électrons dans ses circuits. Soudain, une musique remplit le volume de la chambre d’Alfrèdo, qui put lire sur l’écran de l’ordinateur :

- Les verts pâturages, voici un gospel à ton intention, maestro.

Alfrèdo écouta quelques instants les choeurs acidulées de cette musique religieuse des Noirs américains qu’il aimait bien. Il souriait de l’interprétation qu’avait fait Saint Bal de Mamy voudrait de l’aide pour tondre la pelouse. Puis, une idée comme ça, il inscrivit à la suite de Saint Bal :

- Des gens qui chantent les louanges du seigneur, des Noirs qui travaillent dans les plantations des Blancs, des esclaves venus d’Afrique.

Saint Bal continua ainsi :

- Ils ont tout perdu : leur maison, leur famille.

Alfrèdo admira la traduction de elle a perdu les clés de son appartement, et ce fut l’illumination. Il inscrivit :

- Une secte, Bal.

- Bravo ! tu as trouvé : un gourou dirige une secte, il faut s’attendre aux pires trafics.

- Mélodie ! s’écria Alfrèdo en se levant brusquement de son siège qui tomba par terre.

Aussitôt les accords énergiques et plein de ferveur du gospel song s’interrompirent et une autre musique religieuse débuta en douceur, prit de l’ampleur et métamorphosa la chambre d’Alfrèdo en un lieu de silence et de sérénité. Une abbaye médiévale.

Subjugué par la superposition des voix féminines, Alfrèdo alla s’asseoir sur son lit. Mais la quiétude qui aurait pu envahir son esprit ne l’avait qu’effleuré. Ce n’étaient plus les chants du Jardin des délices qu’il entendait à présent. Son esprit était complètement fasciné par le côté relaxant de ces choeurs angéliques aux accents d’éternité et d’une tranquillité mortuaire.

- Tout à fait le genre de musique planante que Mélodie doit écouter dans son club à Chicago, en faisant sa peinture psycho relaxante, se dit-il.

Lorsque Alfrèdo s’installa à nouveau devant l’écran de son ordinateur, il put lire :

Connais-tu Le martyre de Ste Ursule de Cologne et des Onze mille vierges ? C'est une musique composée par Hildegard von Bingen au 12e siècle. Les voix du sang.

Alfrèdo sursauta. Il rédigea immédiatement un message codé qu’il envoya à Mélodie pour l’informer du danger.

Ensuite, il expliqua à Saint Bal son plan d’attaque : ils allaient tout simplement démanteler le réseau à travers le monde.

- Ce sera plus facile que de chercher une aiguille dans une meule de foin, approuva Saint Bal.

- Toute l’astuce, c’est la question. Comment va-t-on formuler la question pour avoir des réponses significatives ? demanda Alfrèdo.

- Les Burgondes, Alf, cérémonie secrète.

Alfrèdo réfléchit à la suggestion de Saint Bal. Peut-être valait-il mieux oublier le vase pour le moment et ne s’intéresser qu’à la secte. Ainsi, ils allaient chercher une secte dont le gourou s’intéressait particulièrement aux Burgondes, et même plus spécifiquement à St Maurice d’Agaune. Peu importait la raison de ce choix pour le moment. Saint Bal avait raison, la recherche devenait de plus en plus simple, grâce à Internet.

- Les Burgondes à St Maurice d’Agaune, proposa Alfrèdo, qu’en penses-tu ?

- Avec le roi fondateur du monastère de 515, St Sigismond, les Burgondes abandonnent l’arianisme pour devenir chrétiens comme tout le monde en Occident. Mais surtout, rappelle-toi, Alf, la Laus Perennis venue du rite de l’Église d’Orient, les louanges éternelles que chantaient les moines à longueur d’année, le jour et la nuit.

- Bon d’accord, mais ça nous avance à quoi ? tout ça, on le sait déjà, objecta Alfrèdo.

- Oui, mais sais-tu que les Burgondes ont été très influencés par les Huns ? qu’ils ont côtoyés comme d’autres peuples nomades. Sais-tu, en particulier, qu’ils déformaient les crânes de leurs bébés à la naissance ? pour avoir ainsi une tête allongée très particulière.

Waoooh ! s’écria Alfrèdo très excité par cette nouvelle idée et il se dit pour lui-même : bourrage de crâne... des adeptes d’une secte qui psalmodient... une divinité orientale... au cours de cérémonies secrètes... ils ont l’esprit faussé... le vase..., et tandis qu’il formulait l’idée suivante Saint Bal inscrivait de son côté :

- La drogue.

Quel magnifique accord, se dit Alfrèdo avec beaucoup de sympathie pour sa machine. Mais il pensa également : de mieux en mieux ! Naturellement, il avait du recul et savait bien que tout cela n’était que pure supposition, simple travail de l’esprit qui lance des mots comme un jongleur joue avec ses balles. Et les mots créent ainsi des réalités imaginaires, que l’esprit avale avec la gourmandise de l’enfant écoutant un conte de fées. Et de fil en aiguille, l’histoire se tisse de mots bondissants, qui éveillent d’autres mots endormis comme la Belle au Bois Dormant, réalisant un long-métrage de rêve projeté à l’écran de notre imaginaire. Tout n’est qu’une question d’ambiance, se dit Alfrèdo en pensant aux malheureuses victimes de sectes diaboliques. Et il pensa également : on dit des choses et on finit par y croire, sans vérifier si la réalité observable ne contredit pas ces croyances nouvelles ; et voilà qu’on s’entre-tue bientôt pour défendre ses idées, ou pire pour imposer l’idée criminelle d’un dément devenu brusquement médiatique. Mais, il préféra ne pas se lancer dans la longue liste des pays ou des régions concernées par ces atrocités, que le siècle finissant avait vomies tout au long de son existence à la mesure de l’homme.

Il se contenta de frapper sur son clavier une question qui s’inscrivit à l’écran :

- Comment s’appelle la déesse orientale pour qui ses disciples chantent jour et nuit ?

- C’est possible, Alf, c’est possible, quelqu’un nous répondra peut-être.

Telle fut donc la question d’Alfrèdo que Saint Bal s’empressa de transmettre sur l’un des forums d’Internet, ces messageries accessibles à tous ceux qui veulent échanger des idées.

Puis, Alfrèdo quitta sa chambre, prit son vélo et disparut dans la campagne.

Ce soir-là, il ne consulta pas Saint Bal, se contentant de le laisser tranquille à sa veille électronique. L’écran de veille avec ses courbes lumineuses et changeantes avait laissé place à un trou noir ; un témoin lumineux orange indiquait que l’écran n’était plus alimenté. Alfrèdo se contenta de jouer de la batterie, n’importe quoi, ce qui lui passait par la tête. C’était décousu, il n’arrivait pas à soutenir un rythme au-delà de quelques mesures. En fait, il n’arrivait tout simplement plus à jouer vraiment quelque chose. Même lorsqu’il essaya des rythmes qu’il connaissait par coeur, le coeur n’y était plus justement.

C’est mou, se dit-il.

Alors, d’un seul coup, il se sentit vidé.

Il se leva, en posant les baguettes sur le lit. Puis, il sortit en passant par le garage, sans allumer la lumière.

Dans la nuit, il entendit venir Moumoute qui se colla contre lui et lui souleva la main gauche d’un petit coup de museau.

Trois crapauds accoucheurs lançaient à intervalles réguliers leurs petits Pou... Pou... sonores et plaintifs, qui ressemblent à l’appel du hibou Petit-Duc. Trois sonorités différentes, dans des tonalités aiguës et sur des tempos lents et différents, se répondaient et finissaient par se superposer parfois, composant une musique dont la structure lui rappela celle du motet isorythmique. Et cela le fit sourire.

Il fit quelques pas dans la nuit.

Il aurait fallu qu’il s’avance encore un peu plus loin dans le jardin, au-delà des noisetiers et des pruniers sauvages, pour qu’il puisse voir au loin les lumières de la ville.

Il faisait nuit noire.

Et, il retourna dans sa chambre à l’aveuglette. La soirée n’avait apporté aucune réponse et la nuit lui succéda dans le plus parfait silence électronique.

Le lendemain après-midi, il n’y avait toujours rien. Alfrèdo n’avait pas de nouvelles non plus des États-Unis. L’inquiétude avait laissé place à une trouille monumentale qui le submergeait. Il n’osait même plus approcher Saint Bal, redoutant une catastrophe qui lui paraissait de plus en plus imminente. De temps en temps, il se contentait de glisser la tête par l’entrebâillement de la porte de sa chambre en demandant : michi ? Bal, à quoi l’ordinateur répondait invariablement de sa voix inimitable : complètement chica, Alf. Le reste du temps, très maussade, Alfrèdo le passait dehors à tourner en rond dans le jardin, jusqu’au moment où, n’y tenant plus, il se décida à descendre jusqu’au village.

Le ciel était nuageux depuis la veille et le vent du sud, qui soufflait de Faverges, ainsi que l’accumulation de gros nuages sombres sur le lac annonçaient inéluctablement la pluie.

Quand il revint complètement trempé, Alfrèdo fut accueilli par Basili qui lui cria du balcon :

- Alf, grouille, y a un message.

Pendant qu’ils descendaient en courant au sous-sol, Basili lui expliqua qu’il avait entendu l’appel de Saint Bal et :

- Juste je sortais, t’es arrivé ! conclut-il.

Alfrèdo s’installa à l’ordinateur et ouvrit la boîte aux lettres. C’était un message de Mélodie :

Mon cher Alfrèdo,

Tout va bien. J’ai rencontré le maire de Chicago grâce aux parents de Doug et il a tout arrangé avec l’hôtel. Je ne peux pas t’en dire plus, sauf que je ne fais plus de peinture et Doug arrête sa gym. Je t’embrasse affectueusement,

Mélodie

La porte s’ouvrit doucement, Anitaé pointa son museau de 8 ans et demanda :

- J’peux entrer ?

- Ben ouais, répondit Basili.

- Dis Alf, elle revient quand Mamy ?

Il ne s’agissait pas d’affoler toute la famille avec des suppositions. Alfrèdo jeta un regard en direction de Basili et expliqua la situation à sa façon :

- Elle a été invitée par Mélodie, Mamy. Tu sais bien, à Chicago.

- Ben oui.

Et puis, Alfrèdo conclut :

- Tu vois, Base, tout va bien aux États-Unis. Mais je ne sais pas quand Mamy va rentrer.

Et puis, comme il n’y avait plus rien à dire, rien à voir et rien à faire, Anitaé et Basili sortirent de la chambre.

Quant à l’autre message, que voulez-vous, une question aussi farfelue ne pouvait que rester sans réponse. Et Alfrèdo commençait à douter de lui ; avec tes idées à la con, comme disait parfois son père.

Eh bien non, perdu ! une réponse arriva un peu plus tard, une seule, une réponse qui venait, par les détours secrets et inattendus du réseau électronique d’Internet, qui venait des Carpates, plus précisément des Alpes de Transylvanie. Un habitant de Sibiu, ville roumaine, médiévale et orthodoxe où on devait probablement parler le hongrois, située à un peu moins de 300 km de Bucarest et pas très loin du Moldoveanu qui culmine à 2543 m (tout cela d’après Saint Bal), quelqu’un envoyait une réponse à la question d’Alfrèdo.

Et la réponse tenait en un mot : Tiamat.

Le message, rédigé en allemand, était particulièrement bref. Traduit par Alf cela donnait : J’ai vécu l’enfer à Brasov, mais je m’en suis sorti. Et selon la pratique habituelle en ce domaine, il n’y avait aucune demande en échange de cette information. Alfrèdo était un peu déçu, il aurait bien aimé rendre service à ce Roumain de Sibiu, qui était peut-être une Roumaine, allez savoir.

Brasov en Roumanie

À ce stade, il ne restait plus qu’à se débrouiller pour laisser un message en consultation publique locale, laissant supposer qu’il provenait d’un français à l’étranger, par exemple. Ce message, que Saint Bal traduirait volontairement dans un roumain approximatif, serait : Nouvellement arrivé à Brasov, cherche club de relaxation pour pratique de la peinture dans une ambiance créative. Il suffirait de consulter la messagerie quelque temps plus tard, pour avoir au moins une proposition commerciale ou associative.

Mais, pour une raison mystérieuse, Alfrèdo rejeta cette solution qui semblait pourtant simple et efficace : avec le nom du club, il serait facile de remonter toute la filière. Mais alors, pourquoi ne pas le faire encore plus simplement à Chicago ? maintenant que Mélodie avait abandonné ses cours de peinture. Certainement, depuis qu’elle avait prêté attention au club en cherchant ce qui n’allait pas, elle devait bien avoir trouvé des signes incontournables de trafic. À partir de là, il serait facile d’analyser la situation et de chercher pourquoi ? les gens se faisaient gruger ainsi. On trouverait des preuves formelles de culpabilité. Bien sûr.

Non, décidément ce n’était pas drôle, les agents du FBI interviendraient avec leurs gros calibres, et, sous prétexte de se renseigner, nous feraient subir une dix millième scène de drogue de sexe et de violence, dans un lieu enfumé et bruyant. Ce qui pourrait à la rigueur nous épargner les dialogues, mais pas sûr. Donc,

les gros durs

sortiraient leurs flingues.

et quoi ? à la sortie vous auriez quoi de plus ? que la fois précédente. Enfin, c’est comme vous voulez.

Alfrèdo, lui, pensait plutôt à sa veste en cuir, qu’on lui avait volée à Annecy. Allez savoir pourquoi ? il y pensait brusquement et pourquoi ? la lui avait-on volée.

Pourquoi ? pourquoi ?

Une veste en cuir ? Évidemment, tu pars d’un côté et tu reviens d’un autre. Et les histoires se transforment comme les souvenirs dans la mémoire, comme le blouson en anorak et l’anorak en veste de cuir.

Un anorak ? Alfrèdo pensait au jeune roumain qui avait traversé les Alpes du Beaufortin, pour échapper à quoi ? allez savoir. Il avait dû se farcir aussi l’Italie, la Slovénie, la Hongrie, en ligne directe, à moins qu’il ait subi le même sort que les messages d’Alfrèdo à travers les réseaux complexes d’Internet et, dans ce cas, allez savoir par où il avait bien pu transiter, le pauvre ? Sans parler des autres, ceux qui n’étaient arrivés à rien, tout simplement parce qu’ils étaient morts en cours de route.

Et, comme c’était franchement pas drôle, mais pas pour la même raison qu’avant ; et, parce qu’il n’avait pas envie de se casser la tête avec ce genre de pourquoi ? pourquoi ? (le monde est moche, etc...) et à qui la faute ? et, parce qu’il pensait qu’il pouvait faire quelque chose, un pas grand-chose qui serait tout de même un quelque chose, même s’il ne savait pas encore comment il s’y prendrait, il passa le message suivant à Mélodie :

Ma douce Mélodie,

Peut-être que si on secouait nos maires, chacun de notre côté, pour la même chose, on réussirait à obtenir quelque chose.

Et, comme ce n’était pas très concret, Alfrèdo ajouta :

Ils ont peut-être besoin de quelque chose, à Brasov, les jeunes.

Et puis, il trouva en le relisant que le message avait quelque chose d’idiot, mais comme il n’avait pas d’autre idée pour le rédiger autrement, il le laissa ainsi.

Alors, comme Mélodie n’était pas très forte en géographie et qu’elle n’avait peut-être pas à sa disposition un ordinateur aussi calé que Saint Bal, il précisa :

Tu n’aurais pas envie d’avoir des copains roumains en plus de tes amis aux États-Unis ?

Et puis, il n’eut plus rien à dire. Enfin, plus rien à dire d’utile. De ces choses que l’on raconte à longueur de journées pour meubler la conversation ou peut-être parce que cela vous intéresse ou cela vous passionne-t-il. De ces choses qu’on raconte d’une certaine façon qui tente de transmettre le message le plus important, celui que l’on n’arrive pas à dire, ou quand on le dit il est devenu tellement maladroit, avec la mauvaise intonation, avec les mauvais mots ; celui que l’on aimerait tant dire et répéter de mille manières, comme les fleurs sont différentes tout au long de l’année et d’une région à l’autre. Lui qui était si fort pour faire des exposés sur les Burgondes et l’art germanique ou sur n’importe quel autre sujet, là il calait, tout simplement : court-circuit de neurones, le vide, plus rien.

Alors, n’ayant plus que cela à dire, toutes ces choses merveilleuses qu’il voulait lui dire, tout en ne sachant pas comment le dire autrement, il termina avec :

Je t’aime,

Alfrèdo

suite