Une fée nommée Désir
Alfrèdo Cortex et Mélodie Tsong avaient bien réussi, chacun de leur côté, à rencontrer le maire d’Annecy et celui de Chicago. Ils étaient parvenus à émouvoir ces deux personnages officiels, élus pour mener à bien les affaires de leur ville et assurer la vie la plus paisible possible à leurs administrés. Ils avaient été très convaincants, chacun trouvant les arguments nécessaires pour faire comprendre à son interlocuteur le bien-fondé de sa démarche et l’intérêt pour la ville d’aider des jeunes roumains.
Mais voila, vous êtes tout seul, avait objecté le maire d’Annecy, il faudrait monter une association humanitaire. De son côté le maire de Chicago avait approuvé Yes, great... magnifique, nous allons réunir une commission de sénateurs pour faire voter un budget sur une opération d’envergure qui dépasse largement le cadre d’une ville.
Et tandis que Mélodie se disait shit ! ils vont refaire la Somalie, pourvu que cela n’aboutisse pas , Alfrèdo de son côté se demandait combien de temps ça lui prendrait de monter une association suffisamment conséquente pour convaincre les autorités municipales. Et, comme il ne se sentait pas tellement doué pour ce genre de démarche, rassembler les foules, et qu’il ne voulait pas non plus rester sur un demi-échec, un échec qu’il pouvait transformer en réussite, ou une demi-réussite, une réussite pour une partie de l’objectif, il inventa un stratagème, en se disant que s’il échouait, cela n’avait aucune importance, la situation resterait inchangée (ça ne serait donc pas pire), mais s’il réussissait... et il mit tout son génie à réussir son coup.
Avec l’aide de Saint Bal, il monta un dossier argumenté sur l’immigration clandestine en France et la situation des jeunes en Roumanie, une sorte de pré-étude, ce qui lui prit tout de même pas mal de temps, ne serait-ce que pour rassembler un minimum de renseignements pertinents. Évidemment, s’il n’allait pas redoubler sa première, il aurait passé plus de temps à réviser son français du bac. Mais comme le résultat, cette année comptait pour des prunes, les jeunes roumains étaient devenus une priorité.
Concernant Brasov, il parla des conditions de travail, de l’usine Tractorul de tracteurs Universal, de l’usine de camions Steagul Rosu, de la raffinerie de pétrole. Il cita également Nivea, les problèmes avec le textile. Il parla aussi de la vie culturelle à Brasov, des étudiants, des minorités hongroises et allemandes. Il cita le musée Brukenthal, qui renferme des collections très variées de peintures flamandes et hollandaises des 16e et 17e siècles, de peintures autrichiennes (17e, 18e) et de peintures roumaines du 15e siècle à l’époque actuelle.
Par contre, il ne parla pas de l’Église Noire de Brasov, de sa haute tour massive de style gothique allemand et de son bourdon qui résonne dans la montagne d’un son grave et mystérieux. Il ne parla pas non plus des toits rouges et des façades peintes de Sibiu, de la ville haute et de la ville basse sur les bords du Cibin, des remparts de Sibiu avec ses 4 enceintes successives construites à partir du 12e siècle autour de l’actuelle Piata Grivita et faisant de Sibiu la plus puissante forteresse de Transylvanie contre les Turcs. Pourtant, il aurait aimé citer la Tour des Escaliers, témoin de la 1e enceinte, la Tour de la Mairie, 2e enceinte, la Tour des Charpentiers, la Tour des Potiers et la Tour des Arquebusiers, sur la 3e enceinte. Il aurait alors expliqué l’histoire de ces deux vieilles cités des artisans, de ces 2 anciennes capitales du négoce.
Puis, et c’est là que Saint Bal fit le plus gros boulot, il pirata les éléments nécessaires pour qu’il puisse envoyer, par la messagerie électronique d’Internet, 2 messages croisés : l’un de la part du maire d’Annecy au maire de Chicago et l’autre de la part du maire de Chicago au maire d’Annecy. C’était quelques jours après le français du bac. Le premier message arriva à 11h à Chicago. Il comportait un petit mot en anglais suivi d’un dossier en français. Le second arriva à 18h à Annecy, constitué d’un petit mot en français et d’un dossier en anglais. C’était la même heure, le même dossier, le même message :
Que pensez-vous d’un jumelage sur cette opération, Monsieur le maire ?
Évidemment, si cela marchait, le tour de passe-passe serait vite démasqué, mais peut-être que les bonnes inductions qu’ils avaient faites, Mélodie et lui, au cours de leur rencontre avec chacun de ces deux personnages suffiraient à déclencher alors quelque chose, allez savoir...
Naturellement, c’était tellement impossible, comme on dit dans ces cas-là, que cela marcha. Pas tout de suite, ils n’eurent pas de nouvelles immédiatement, mais leurs initiatives aboutir à un jumelage et une opération de solidarité avec les jeunes roumains de Brasov. C’était bien après le retour de Mamy des États-Unis avec son vase.
Avant les épreuves de français pour le bac, mais cela n’avait été qu’une répétition sans importance pour Alf, le fameux commissaire Tsong s’était rendu à Chicago.
Que savait-il ?
Et Alf que savait-il au juste ? Il se disait qu’il avait été agressé par une bande de jeunes, sans raison apparente, en allant chez ses grands-parents, et qu’un Suisse énigmatique l’avait suivi dans les rues de la vieille ville d’Annecy pour allez savoir quelles raisons là aussi. Ces deux faits avaient-ils un lien avec ce vase disparu du musée d’Art et d’Histoire de Genève ? qui en fait avait été volé à la basilique de St Maurice d’Agaune (en passant par le baptistère) et que Mamy avait aperçu à Chicago l’espace d’une arnaque. La planque que Moumoute avait trouvée au Semnoz avait-elle un lien avec la bande de jeunes voyous ? Et que venaient faire les jeunes immigrés roumains dans cette histoire ? Pouvait-on établir un lien entre la pauvreté en Roumanie et la délinquance dans la région d’Annecy ? par exemple. Cette question avait-elle un sens ? tout simplement.
Beaucoup de mystères.
Et ce roumain, que voulait-il dire au juste ? J’ai vécu l’enfer à Brasov. Avait-il travaillé dans des conditions inhumaines, dans une usine polluée qui faisait mourir les gens à petit feu ou avait-il réussi à s’échapper miraculeusement d’une secte, de la secte ? Car enfin, Alfrèdo se disait que le vase de St Martin devait avoir une importance extraordinaire pour le prof d’histoire, pour qu’il ait monté à grands frais cette arnaque, en invitant Mamy aux États-Unis. Décidément, ce professeur ne pouvait être que le gourou abominable d’une épouvantable secte, où les adeptes drogués participaient à des cérémonies secrètes, au cours desquelles était invoquée (pour quelle raison ?) une déesse orientale nommée Tiamat.
Quelque chose se dessinait dans l’esprit d’Alfrèdo, comme le début d’une compréhension de ces liens qu’on arrive à tisser entre des éléments disparates, qui finissent par former une histoire, une réalité éphémère, un monde imaginaire. Une piste commençait à prendre forme parmi tous les possibles que son esprit avait supposés, une piste à suivre pour le plaisir de voir où elle menait. Un itinéraire du sens des situations déjà vécues se dessinait là, qui aboutissait à un lapin noir, un lapin blanc, des lapins de toutes les couleurs, sortis du chapeau de magicien de son imagination.
Une histoire avait commencé avec des personnages qui se mettaient à vivre des situations provoquées par la fantaisie de l’un d’entre eux. Et de rebondissement en rebondissement, l’histoire se développait, une simple histoire qui s’écrit là, à l’écran de mon ordinateur, au fur et à mesure de ma frappe sur le clavier, rapide, impatiente, puis hésitante à nouveau, interrompue par des silences de mots, je devrais dire des immobilisations, le petit index clignotant s’arrêtant aussitôt de courir sur la page bleutée lorsque, levant le nez du clavier, j’arrête de taper ; reprenant immédiatement sa course dès que mes doigts frappent à nouveau.
Ainsi, le conteur tisse dans la nuit étoilée son histoire, dont la musique est composée note après note. Ainsi s’éveille un monde cosmopolite de noires et de blanches, de mots qui courent sur des rivages d’imaginaire, et de soupirs et de silences éveillant soudainement la princesse Attente, une fée nommée Désir.