Peinture impressionniste
Après Claude Monet, puis Édouard Manet, Mamy avait quitté la salle précédente avec sa célèbre nature morte de 1864 Huîtres, Anguille et Rougets.
Dans cette nouvelle salle dédiée à Paul Gauguin, elle avait été surprise par les couleurs rouge brique, vert, orange, jaune, ce beige rosé et le bleu des 4 personnages de sa toile de 1888

À présent, elle était en admiration devant

Mahana No Atua de 1894 était une oeuvre extrêmement colorée, qui la laissait perplexe. Elle avait bien reconnu l’idole sombre au centre, sur une sorte d’île, qui ne pouvait être que le dieu du soleil, de la création et de la naissance, Taara, la 3e divinité tahitienne. Elle se demandait bien pourquoi cette référence à la mythologie maorie était si sombre au milieu de toutes ces couleurs familières à Gauguin.
- Vous vous intéressez aux impressionnistes ? Madame, s’insinua une voix charmeuse.
Cette voix ne provoqua rien d’autre qu’un petit signal d’alarme dans l’esprit de Mamy ; le temps que son esprit sorte du tableau qui l’avait aspiré hors de cette salle de l’Art Institute of Chicago, hors du monde des réalités ordinaires, des réalités de premier ordre, cette chaise, cette table, cette machine à calculer, cette machine qui aligne des mots, des phrases, des univers virtuels, l’ordinateur, dans un monde du silence, monde des images, où chaque petit poisson est une créature merveilleuse, miraculeuse tache de lumière colorée et vivante jaillie brusquement de la nuit aquatique du songe. Et même lorsqu’elle se fut retournée face au propriétaire de cette voix enjôleuse, il lui fallut encore quelques instants pour que ses yeux éblouis par la lumière éclatante et composite de ces milliers de taches chromatiques dessinant accessoirement une oeuvre dans la réalité de tous les jours : des Courses à Longchamp, la Plage à Saint-Adresse, Dans le Jardin de l’Hôpital d’Arles, pour qu’elle puisse reconnaître son interlocuteur.
- Monsieur le professeur, dit-elle d’une voix fluette et incertaine, le temps que ses propres mots prennent sens pour elle.
Puis, elle hurla, furieuse, en se jetant sur lui avec une fougue insoupçonnée, le martelant de coups sur la poitrine :
- Bandit ! rendez-moi ce vase, espèce de voleur.
- Calmez-vous Madame, voyons, répliqua-t-il, je ne comprends rien à ce que vous me dites. Je suis le conservateur de ce musée et vous faites erreur. Mais nous allons certainement éclaircir cette situation inconfortable.
Mamy fut complètement déroutée par le langage et l’attitude de cet homme, qui lui avait saisi les bras avec fermeté et détermination, mais cependant une douceur qui ne faisait qu’augmenter au fur et à mesure qu’elle-même se détendait. Puis, il la lâcha et, interloquée, elle se trouva désespérément ridicule.
Avant qu’elle ait pu retrouver suffisamment ses esprits pour bredouiller des excuses, un inconnu de petite taille qui, quelques instants auparavant, aurait pu passer pour un simple visiteur admirateur de peintures impressionnistes françaises, s’était approché et s’adressa à Mamy, dans un français impeccable, avec un accent qui évoquait plus l’Asie du Sud-Est que les États-Unis :
- Bonjour Madame, vous êtes bien la grand-mère d’Alfrèdo ? Je suis le père de Mélodie.
Habillé de vêtements très élégants, choisis dans des modèles à la coupe et aux coloris audacieux, le français Mr Tsong que l’on aurait pu croire d’origine vietnamienne, mais peut-être l’était-il après tout, regardait Mamy avec un beau sourire bienveillant et affectueux, qui illuminait son visage.
Mamy, cumulant les surprises, s’était écriée avec enthousiasme :
- Oh, Mr Tsong, vous êtes venu voir les impressionnistes ?
- Pas tout à fait, Madame, mes services ne m’ont pas offert un voyage à Chicago pour visiter l’Art Institute ; je vous prie de m’excuser, précisa-t-il à l’adresse du conservateur.
Et Mr Tsong, le fameux commissaire Tsong, responsable des services internationaux de la police judiciaire d’Annecy, se présenta alors au conservateur de l’Art Institute of Chicago qui les invita, Mamy et lui, à le suivre dans son bureau, afin de pouvoir continuer la conversation, décidément très surprenante et instructive, en toute tranquillité. En effet, un couple de visiteurs venait juste de pénétrer dans la salle.
Dès qu’ils entrèrent, Mamy fut très impressionnée par les dimensions du bureau du conservateur. Une double série de fenêtres, sur 2 côtés en vis-à-vis (étaient-ils au sommet de l’édifice ?) éclairait la pièce dont les vastes dimensions ouvraient un tel volume que l’on se sentait un peu perdue au coeur de la mémoire du monde, dans le saint des saints d’un temple à la gloire du patrimoine artistique mondial.
Le conservateur délaissa son bureau, constitué d’un gigantesque plateau en bois rectangulaire sans aucune fioriture, soutenu par 4 pieds de section rectangulaire parfaitement rectilignes. Les chaises et les fauteuils environnants, semblablement sobres et d’une parfaite rectitude, évoquèrent dans l’esprit de Mamy l’Art Nouveau, un art des formes fonctionnelles prônant le rejet de l’ornementation, que théorisa en Europe dès 1895 Henry Van de Velde et qui aboutirait au Design des années 1960.
Lorsqu’ils furent tous les trois confortablement installés dans de magnifiques fauteuils en cuir, Mr Tsong reprit l’initiative en donnant quelques explications dans son style très direct :
- Je vous prie de m’excuser pour mon stratagème, mais je devais absolument vérifier un fait. Je m’explique : c’est moi qui vous ai téléphoné tout à l’heure, dit-il en tournant la tête vers le conservateur. Puis, il continua en s’adressant à Mamy : je vous ai fait passer pour un généreux mécène prêt à intervenir dans l’acquisition, pour le compte de l’Art Institute, d’une oeuvre renommée qui allait se vendre dans les mois à venir.
Mamy souriait en pensant à l’accueil qu’elle avait réservé au conservateur, un moment plus tôt.
- Moi qui croyais qu’il s’agissait de...
- Justement voilà le fait, interrompit Mr Tsong et il continua en s’adressant au conservateur :
- Etes-vous en contact avec un professeur d’histoire de l’université de l’Illinois qui s’intéresse à l’archéologie européenne, en particulier à l’époque romaine et aux siècles qui ont suivi la chute de l’Empire romain ?
- Non, pas du tout ; nous n’avons rien ici à ce sujet. Par contre, je suis en relations actuellement, au sein de la section d’art moderne de l’université, avec un chercheur qui travaille sur les impressionnistes. Pour tout dire, l’Empire romain je trouve ça plutôt ennuyeux, surtout à notre époque. Toutes ces constructions prétentieuses inspirées des monuments de la Rome impériale me laissent perplexe.
- Je me demande ceci : pourquoi votre musée ? dit alors Mr Tsong.
- Pardon ?
Mr Tsong observa le conservateur quelques instants, puis expliqua :
- Il y a quelques jours, Madame a été invitée à Chicago pour expertiser une collection d’objets anciens.
Tout en écoutant l’explication du commissaire, Mamy, que le mobilier avait tout d’abord captivé et qui venait de se rendre compte que les fenêtres étaient en fait des vitraux, admirait la sobriété des lignes géométriques sombres tracées par les joints de zinc sur les surfaces transparentes du verre. Seule une petite partie du vitrail est colorée par des petits carreaux jaunes, verts ou bruns, sertis dans le croisillon des lignes de zinc. Du bas de l’un des vitraux, son regard remonta le long des élégantes nervures verticales jusqu’aux vitraux carrés du haut, séparés de la rangée de ceux du bas par une boiserie qui court, de chaque côté, sur toute la longueur de la pièce.
-... un entrepôt en démolition au sud de la ville, qui avait été remarquablement maquillé en musée, le vôtre en fait. À votre avis, pourquoi l’Art Institute of Chicago ?
Le conservateur avait pâli brusquement.
- Ce n’est pas un professeur, c’est un fou, murmura-t-il. C’est mon frère.
- Que pouvez-vous me dire à son sujet ? interrogea Mr Tsong.
- Pas grand-chose. Il s’appelle Wrong et je n’ai pas de nouvelles depuis des années. Je ne savais pas qu’il était revenu rôder par ici.
- Dans ce cas, comment savez-vous qu’il s’agit de lui ? laissa échapper Mamy.
- Cette histoire impossible, c’est lui, chaque détail signe son complot, déclara, en regardant Mamy, le conservateur, dont les sentiments semblaient désespérément partagés entre l’impuissance et la révolte.
- Comme vous y allez, objecta Mr Tsong, un complot.
- Il faut que je vous explique : il y a longtemps, il a fallu hospitaliser mon frère à la suite d’un... il avait agressé quelqu’un, vous comprenez, et la justice avait tranché de cette façon. Mais, il avait juré de se venger et toute sa hargne s’est retournée contre moi. Il m’a menacé, à l’époque, de détruire ma vie, mon musée, mon oeuvre, c’est dément, non ? Et ensuite, il a disparu pendant des années.
- Jusqu’à ce jour, ajouta Mamy, où vous le retrouvez, si je puis dire, lui qui n’est qu’un minable dangereux, alors que vous avez réussi à vous asseoir dans le fauteuil cossu de la réussite et des honneurs. Est-ce que je me trompe ? demanda cruellement Mamy en mettant, de façon surprenante les points sur les i.
- Vous avez raison, Madame, convint un homme qui, brusquement, avait vieilli d’une dizaine d’années et ne semblait plus qu’un vieillard tremblotant effondré au fond de son siège.
Un silence profond et mortel s’installa dans le bureau du conservateur. Il sembla à Mamy qu’une humidité glaciale venue du fond des âges allait réveiller à nouveau son arthrose. Elle frissonna de tout son corps. Et son regard se fixa, sans trop s’y attacher, sur l’un des grands vitraux qui comporte vers le bas 3 carreaux plus importants, jaune clair, encadrés d’une structure sombre qui est peut-être en bois. Une idée absurde lui passa alors par l’esprit : l’arbre de vie , se dit-elle, ignorant que, dans cette pièce étonnante, elle était complètement immergée dans l’univers mystique de Franck Lloyd Wright.
Il n’y avait plus rien à ajouter à cette profonde tristesse et au désarroi de cet homme, dont la vie semblait avoir disparu de son corps et de son esprit. Cet homme charmant, cet homme à la voix suave et chaleureuse quelques instants plus tôt, était maintenant plongé dans une profonde torpeur, comme s’il avait été propulsé d’un seul coup au royaume des morts, comme s’il était condamné pour toujours à errer, fantôme dérisoire, dans la nuit d’un musée diabolique parmi les vestiges figés et poussiéreux d’époques révolues.
Bien sûr, au moment de partir, Mamy ne pensa plus aux peintures françaises de l’Art Institute of Chicago. Elle avait oublié Henri Matisse et ses fameuses Demoiselles à la Rivière commencées en 1910 et terminées en 1917. Elle qui voulait tant voir également son Grand Intérieur, Nice , de 1921, une peinture à l’huile aux tons merveilleusement doux, avec son curieux contraste de perspectives entre l’intérieur et l’extérieur, aperçu au travers de la porte-fenêtre ouverte sur les 2 bleus du ciel et de la mer, encadrés par les 2 autres bleus des volets.
Ce ne fut que beaucoup plus tard qu’elle regretta que sa visite du musée ait été interrompue à Paul Gauguin. À ce moment-là, elle repensa au dieu Taara, le dieu soleil, cette tache sombre au milieu de toutes les couleurs du tableau. Et, Mamy, qui n’était pourtant pas superstitieuse, sentit l’aile de la mort la frôler.
A nouveau, elle frissonna de tout son corps.