Jeu de piste

Alfrèdo pensa que Saint Bal était un sacré farceur, mais il appréciait en souriant son humour noir et sa pertinence. Trois mots pour 3 réalités virtuelles, qui se matérialisaient trop facilement et trop souvent en réalité de tous les jours, au moindre embrasement des autres mots qui déferlent soudain par la magie d’un fou, devenu tout d’un coup expert en maléfices et répandant la haine, la terreur, le déchirement de deux communautés précipitées brusquement dans le cycle infernal de la violence et qui s’entre-tuent, se massacrent jusqu’au délire.

Une fois de plus le sourire enfantin d’Alfrèdo mourut sur la folie du monde et il trouva, encore une fois, que ce n’était vraiment pas une histoire drôle.

Puis, il revint à sa pensée première et continua à poser ses questions :

- Pourquoi Mamy ?

- Mamy quoi ?

- Pourquoi Mamy a-t-elle été invitée à Chicago pour expertiser un objet que Wrong connaissait par coeur ?

- Parce qu’il ne le connaissait pas.

- Mince alors, s’écria Alfrèdo, en se levant brusquement de son tabouret, qui bascula par terre et heurta le sol avec un bruit sec.

Il releva le tabouret, sans vraiment prêter attention à son geste, le regard toujours fixé sur l’écran qu’il ne voyait probablement plus.

- Mamy lui a donc indiqué le bon vase, ça veut dire qu’il les avait volés tous les trois ? inscrivit Alfrèdo.

Il ajouta:

- Attends, mais où sont les deux autres ? Mamy n’en a vu qu’un.

- À ton avis ?

- Wrong est prudent : il n’expose que le vase en provenance de St Maurice d’Agaune. Si Mamy lui dit que c’est une copie, il lui montre alors les deux autres vases, cachés dans une autre pièce du faux musée.

- Wrong cherche un vase. Il en trouve trois. Il veut être sûr, résuma Saint Bal.

- Et comment a-t-il su l’existence des deux autres vases et où ils se trouvaient ?

- Alors là, mystère, convint Saint Bal.

Puis, il ajouta :

- Par contre je me suis gouré avec la liste des musées burgondes. J’ai ajouté par erreur un critère de sélection de trop.

- Lequel ?

- St Maurice d’Agaune, justement.

- Ah d’accord... pas étonnant que ta liste se soit réduite au musée d’Art et d’Histoire de Genève, conclut Alfrèdo.

Puis, revenant à son idée première il demanda :

- Mais pourquoi Wrong a-t-il invité Mamy plutôt que quelqu’un d’autre pour l’expertise ?

- C’est elle qui le lui a proposé, répondit tout naturellement Saint Bal.

- Ça va pas la tête.

- Tu te rappelles que Mamy a expertisé les 2 copies du vase de St Martin à Veyrier. Pour ne pas décevoir le collectionneur, elle en a désigné une comme authentique. Et le collectionneur a probablement mis un mot dans le bon vase pour s’en souvenir.

- Un mot qui précisait le nom de Mamy, ou peut-être un mot écrit sur une carte de visite que Mamy lui avait laissée. Et voilà Wrong avec 2 vases authentiques, conclut Alfrèdo.

- Il ne le supporte pas.

- Il ne le supporte pas à cause des Burgondes.

- Et voilà encore nos Burgondes.

- Bien sûr ! je t’explique. Et Alfrèdo expliqua : Wrong est le gourou d’une secte qui utilise la mythologie burgonde pour son bénéfice. Il attire ses adeptes et les garde sous sa dépendance en leur bourrant le crâne avec des trucs complètement débiles, un cinéma de troisième ordre, du style messes noires avec effets lasers et abrutissement par la drogue. Afin de parfaire sa mise en scène, il a besoin d’un trésor burgonde et le plus simple c’est d’utiliser ce vase à haute valeur symbolique puisqu’il est lié de près ou de loin au sang des martyrs.

- Dis donc, tu oublies, Alf, que les Burgondes n’ont pas de trésor à proprement parler et que la présence de ces vases à St Maurice d’Agaune est nettement postérieure à la fameuse légion romaine et ses martyrs.

- Et tu oublies, mon cher Bal, que la logique ne pèse pas lourd face aux sentiments et aux émotions. Le vase sera brandi comme un symbole barbare, tu peux en être sûr, si on n’arrive pas à le récupérer.

- D’autant plus que je ne t’ai pas encore parlé de Tiamat, ajouta Saint Bal.

- Ah oui, la fameuse déesse.

- Exactement : Tiamat, tiens-toi bien Alf, est une déesse datant d’environ 3700 ans. La Mésopotamie, ça te dit quelque chose ? Babylone, mon cher. Tiamat est la déesse primitive, mère de tous les dieux, qui se retourne contre eux avec une bande de vieilles divinités monstrueuses, des hommes-poissons, des hommes-scorpions, des espèces de boeufs gigantesques, des dragons.

- Eh bé, ça promet ! intervint Alfrèdo.

- Mais, c’est là qu’intervient Marduk

- C’est qui celui-là ?

- Le successeur du vieil Enlil, le roi des dieux et du monde depuis peut-être mille ans déjà à cette époque, vénéré à Nippur, le principal centre religieux de Sumer. L’invention de l’écriture et de l’architecture à Sumer, tu te rappelles Alfrèdo ?

Comme il n’eut pas de réponse, Saint Bal poursuivit son explication :

- Marduk est le dieu privé et protecteur d’Hammurabi, celui qui a fondé le royaume babylonien en 1750 avant JC. Grâce à Hammurabi, le dieu Marduk obtient ainsi une nouvelle promotion et c’est lui qui extermine les monstres, faisant jaillir du cadavre de la déesse Tiamat le ciel et la terre. Tu vises un peu, Alf, voilà un véritable mythe de création raconté par le fameux poème Enûma elish : lorsque là-haut le ciel n’existait pas encore, ni la terre, en-bas...

- Entre Marduk et Tiamat, c’est la déesse monstrueuse que le gourou de la secte a choisie, conclut Alfrèdo.

- Grand messe diabolique sur musique wagnérienne, confirma Saint Bal.

- Alors on fait quoi ? là, tout de suite.

C’était la dernière question d’Alfrèdo.

Elle resta sans réponse.

suite