Il faut une preuve

Lorsqu’il interrogea l’ordinateur, Doug put lire le message suivant :

En réponse à votre demande, sachez que le vase de S*M* est en ma possession. Si vous souhaitez en faire l’acquisition, veuillez me contacter à l’adresse suivante :

Moldo. BRSV@rmn.com"

Grâce à cette adresse email, on pouvait joindre la mystérieuse personne par l’intermédiaire d’Internet. Il s’agissait d’une adresse en Roumanie, à Brasov, précisément.

- Mais, je n’ai rien demandé, s’étonna Doug, qui montra toutefois le message à Mélodie, au cas où elle serait au courant.

- Le vase de S.M. ?.... Le vase de St Martin, t’as vu ça ? Doug. C’est le vase de Mamy.

Mamy interrogée avoua sa perplexité.

- Écoute, Mélodie, je suis sûre de moi, c’était bien le vase de St Martin, l’autre soir, aucun doute là-dessus.

- Mais qu’est-ce qui se passe ? se demanda Mélodie à haute voix.

Puis, un sourire se dessina sur son visage, qui l’illumina brusquement. D’un seul coup Mélodie était belle, une beauté extraordinaire rayonnait de son visage, simple bonheur tranquille de l’amour.

- Alfrèdo, murmura-t-elle.

Mamy la regarda et comprit aussitôt.

- Ma chérie, lui dit-elle en l’embrassant.

Puis, Mamy ajouta :

- Il faut prévenir Mr Tsong immédiatement.

Lorsqu’il consulta la liste des passagers en partance pour Zurich et Bucarest, Mr Tsong eut la surprise de trouver le nom de Wrong sur le vol de l’après-midi à 17h25. Après avoir constaté le départ de Wrong, il prit le vol de 18h05 pour Paris et se posa à Bucarest le lendemain dimanche à 15h50, exactement 45 mn après Wrong. Tandis que Wrong prenait un autocar, Mr Tsong quittait Bucarest avec les 2 collègues roumains en civil, qui l’avaient accueilli à l’aéroport.

Ainsi, il y eut 2 personnages à Brasov : Mr Tsong et Mr Wrong le conservateur. Tous deux avaient trouvé, chacun de leur côté, le lieu et l’heure du rendez-vous fixé par Alfrèdo, en consultant sur Internet l’adresse email du mystérieux correspondant caché sous le pseudonyme Moldo.

Et ce lieu était l’Église Noire de Brasov.

- Moldo ? demanda le conservateur lorsqu’un roumain s’approcha de lui en lui tendant les bras, sur le parvis de l’église.

- Lui-même.

Wrong se retourna et reconnut aussitôt le commissaire Tsong, qui venait de contourner l’Église Noire et se tenait à quelques pas de lui. Un claquement sec retentit, juste lorsque les menottes se fermèrent sur les mains de Wrong, avant qu’il ait eu le temps de réagir. L’inspecteur roumain avait bondi, profitant de la surprise de Wrong.

Alors, le bourdon résonna d’un son grave et mystérieux, au sommet du clocher. Et cette sonorité puissante s’envola par-dessus la ville et se perdit dans les montagnes environnantes. Il était tout juste 20h dans les Carpates.

La route de Transfagarasan à travers les Carpates

Et dans l’église ou ailleurs, Mr Tsong n’en parla pas, il fallut bien que Wrong avoue tous ses péchés mortels. Car, de fait, que venait faire à Brasov ce conservateur, dont le musée ne s’intéressait pas aux trésors archéologiques de l’époque romaine et postérieure ?

Wrong venait de se faire berner par Moldo, un simple pseudonyme sur Internet, derrière lequel se cachait non pas un roumain, mais un jeune français dont il n’avait entendu qu’une seule fois prononcer le nom et dont il ignorait tout de ses élucubrations. Le conservateur fou venait d’achever sa pièce de théâtre maléfique, sur un mouvement maladroit qui lui valait la condamnation des hommes. Ainsi s’achevait brusquement son rêve d’acquérir, par les faveurs d’un vase ancien, qui ne se distinguait de tant d’autres d’une réalité dérisoire que par l’imaginaire des hommes, par la croyance qu’ils avaient en ses vertus bénéfiques ou maléfiques selon le point de vue. Ainsi s’achevait son rêve d’acquérir un abus de pouvoir sur le monde des réalités ordinaires et virtuelles. Le conservateur venait de tomber dans un piège socialement mortel : son arrogance, sa précipitation vers le but qu’il s’était défini, sa folie pour tout dire venait de réduire à néant une vie entière d’efforts et d’intelligence, voués à asseoir sa notoriété de conservateur de l’Art Institute of Chicago.

Un simple message envoyé sur un forum d’Internet avait suffi : Un vase en camée de sardonyx datant des premiers siècles avant JC a été retrouvé dans un monastère roumain, où il était resté caché depuis 1789. Il a probablement été sauvé au moment où la plupart des abbayes européennes ont été fermées à cause de la Révolution française. Question : d’où vient-il ? Signé Moldo.

La vraie question pour Alfrèdo était : comment Wrong avait-il connu l’existence des 2 vases de Veyrier ? À part un hasard extraordinaire, Alfrèdo se demandait ce qui avait pu se passer, jusqu’au moment où il eut l’idée de consulter sur Internet quelques forums spécialisés. Il avait chargé Saint Bal de sélectionner tous les forums possibles, sur plusieurs thèmes qu’il avait spécifiés. Et hasard extraordinaire, dans 3 forums différents apparaissait le même pseudo Right. Saint Bal avait précisé :

- Right : droit, bon, exact, juste. Quelle imprudence, le contraire de Wrong : mal, mauvais, faux. Il est fou ce type.

Le même pseudo apparaissait dans 3 forums complètement différents : Babylone, Burgondes et Camées.

À partir de là, Alfrèdo pouvait facilement imaginer ce qui s’était passé à Veyrier : le collectionneur, curieux de savoir tout ce qui était possible concernant les 2 vases de St Martin, avait dû consulter, d’une façon ou d’une autre, le forum Camées et échanger des messages avec les gens intéressés par le sujet. Il devenait évident, alors, qu’il avait commis l’imprudence de communiquer son adresse ou de dévoiler des indices permettant à Wrong de le localiser.

Ou peut-être Wrong était-il expert en piratage informatique. Ou encore, peut-être avait-il fait appel aux services d’un spécialiste. Puisque vous laissez des traces de votre passage partout où transitent vos informations, sur Internet. Des traces qui permettent à n’importe quelle personne mal intentionnée de remonter jusqu’à vous, jusqu’à votre ordinateur. Et d’en tirer tous les renseignements qu’elle désire.

Allez savoir.

Ensuite, comment Alfrèdo allait-il confondre Wrong ? Ce n’était plus qu’un jeu d’enfant pour lui, puisque Wrong indiquait lui-même la règle du jeu : il ne supporterait pas de ne pas posséder le seul, unique et authentique vase de St Martin. Il ne supporterait pas qu’une quatrième version de son vase soit accessible à n’importe qui dans le monde. C’était d’autant plus intolérable que ce quatrième vase devenait à ses yeux probablement le vrai vase, le vase authentique sauvé in extremis en 1789, par un chanoine bien intentionné qui l’avait remplacé, dans le TRÉSOR, par l’une des 3 copies anciennes que possédait l’abbaye de St Maurice d’Agaune.

Évidemment, Mamy n’aurait fait que reconnaître la meilleure des 3 copies, ignorant absolument tout de l’original SECRET.

Alfrèdo, qui savait naviguer facilement sur Internet, qui surfait sur le Net, avait fait habilement transiter ses messages par la Roumanie, grâce à un contact sur place, qu’il avait établi pour cela et qui était devenu ainsi un copain roumain.

Aveuglé par sa quête absurde, Wrong ne s’était pas souvenu que, si la Révolution française a fermé toutes les abbayes de France et la plupart en Europe, les abbayes d’Autriche et de Suisse n’ont absolument pas été touchées. Au contraire, les congrégations canoniales de ces deux pays ont continué de prospérer jusqu’à nos jours. Le Trésor de St Maurice n’avait donc pas bougé. Le quatrième vase de St Martin n’existait pas.

Instinctivement, Mr Tsong avait vu clair dans la double personnalité de cet homme, confronté en un combat mortel à cette lutte millénaire entre le bon et le mauvais, le vrai et le faux, le bien et le mal, la justice et l’injustice. C’est pour cela que, sans trop savoir alors pourquoi, le commissaire avait coupé la parole à Mamy, dans le bureau du conservateur, afin de présenter l’histoire à sa manière.

Et Mamy de son côté l’avait bien senti dans tout son corps.

Au fond de son coeur, dirait-elle peut-être. Après tout, allez savoir si une partie de son esprit n’avait pas compris que les deux frères ne faisaient qu’un.

Mais sans l’intervention d’Alfrèdo, il est probable que Mr Tsong aurait été dans l’incapacité d’apporter une preuve décisive à la culpabilité du conservateur ; même si effectivement son enquête lui avait révélé que Wrong, le conservateur, n’avait jamais eu de frère.

Mais au fait, comment le commissaire Tsong avait-il abouti à l’Art Institute of Chicago, juste au moment de la visite de Mamy ? Alfrèdo devait se dire que Mr Tsong avait été informé du vol des 2 vases anciens à Veyrier. Mais pour le reste, mystère. Il faudra que je demande à Mélodie, quand elle sera revenue des États-Unis, pensa-t-il peut-être.

On récupéra le vase de St Martin, que Mamy eut l’honneur de rapporter sous bonne escorte en Suisse. Il y eut des félicitations officielles et des remises de médailles à Chicago et à Zurich, comme cela se pratique en de telles circonstances.

Et le vase de St Martin, le fameux vase en camée de sardonyx, qui n’était absolument pas burgonde, retourna avec le restant du trésor à l’abbaye de St Maurice en Valais, où tout le monde peut le voir. Probablement.

Alors des Burgondes, concrètement il reste quoi au bout du compte ? Quelques fibules, quelques boucles de ceintures, quelques objets dont on se demande si une partie d’entre eux ne serait pas franque. Les sépultures ? il n’est pas du tout certain qu’elles soient burgondes, tout simplement parce que les Burgondes ont très vite adopté les coutumes locales, abandonnant l’incinération accompagnée du dépôt d’objets de parure pour l’inhumation à la manière des Gallo-Romains, d’abord dans des cercueils en bois, puis dans des caissons de pierre.

On peut aussi se demander ce qu’on peut connaître de la vie des gens en étudiant leur sépulture ? Dérisoire, si c’est la seule trace.

Alors, a-t-on de l’importance si on ne laisse pas de trace ? A-t-on seulement existé vraiment ? Je veux dire a-t-on fait quelque chose qui compte pour les autres ? Quel genre de trace faut-il laisser ? pour laisser une trace de son passage sur terre.

Que peut-on dire des Burgondes au bout du compte ?

On peut rêver, imaginer des choses en rapport avec nos préoccupations du jour, nos ambitions, notre compréhension du monde et notre idée de comment les choses doivent être ou ne pas être. On peut rêver : c’est du rêve et ce n’est jamais que du rêve. Un beau rêve, un mauvais rêve. Pourvu que cela ne devienne jamais un cauchemar dans la réalité de tous les jours.

Alors, puisqu’on ne sait pas grand-chose des Burgondes, peut-être voulez-vous savoir pour Mamy ?

Eh bien, cela se passa ainsi : elle décolla de O’Hare le jeudi 20 juin à 17h25 et se posa à l’aéroport de Zurich le lendemain à 10h20. Comme il était pour elle, à l’heure de Chicago, 3h20 du matin elle fut ravie d’aller dormir à l’hôtel. À sa grande surprise, la réception eut lieu le soir même à Zurich, avec remise officielle du vase au conservateur du musée d’Art et d’Histoire de Genève. Le surlendemain, en 40 mn elle fut à Cointrin, où elle se posa à 11h30, ce qui lui permit de manger en famille à Genève. Tout le monde était venu chercher Mamy à l’aéroport, vous pensez bien, on n’allait pas rater une occasion pareille.

Et puis et puis, mais vous voulez tout savoir, Alfrèdo et Mélodie, bien sûr. Quelle impatience. Au fait, quand rentre-t-elle des États-Unis ?

Le vendredi 28 juin, me semble-t-il.

Ont-ils échangé leur premier baiser ?

Il me semble que oui. Dans la brousse sénégalaise, vous vous souvenez ? Alfrèdo Cortex et la croix d’Agadez.

Alfrèdo avait tout juste 13 ans.

Cela fait déjà 4 ans. C’est loin tout ça.

Alors à mon avis, on ne sait pas tout.

Je crois qu’il faut renoncer à tout savoir.

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