On efface tout

Lundi 24 juin.

Dans sa chambre, Alfrèdo réfléchissait à la soirée du samedi précédent, le jour où Mamy était arrivée à Genève. En fait, il était très satisfait de son orchestre. Leur premier concert, si on peut dire, était une double réussite : d’une part Mr Muller, le suisse qui leur avait proposé de jouer dans sa propriété au bord du lac, était emballé par ces petits français très malins et d’autre part ils avaient reçu un cachet incroyable. Ce qu’ils avaient demandé ils l’avaient obtenu. Pourtant, auparavant il n’avait pas été facile de fixer un prix qui fut extraordinaire pour eux et acceptable pour celui qui les avait engagés.

La prestation avait consisté, somme toute, à mettre un peu d’ambiance autour de la piscine, là où d’habitude des invités en beau linge devaient traîner leur ennui et occuper la soirée en conversations futiles. Ce soir-là, en tout cas, ils avaient reçu un bon accueil en essayant toutes sortes de musiques jusqu’à ce qu’ils comprennent ce que préféraient ces suisses. Et apparemment, ce n’était pas le chocolat.

Alors qu’il se laissait aller à rêvasser, se demandant quand il pourrait donner un vrai concert, s’imaginant jouer la musique dont il venait d’achever la composition, le téléphone sonna et comme il était tout seul à la maison et qu’il avait un combiné dans sa chambre, il décrocha.

- Allo, Alfrèdo ? le commissaire Tsong à l’appareil.

- Bonjour Mr Tsong.

- Voilà, j’ai un petit problème avec l’ordinateur du service. Je me dis que tu devrais pouvoir trouver la solution.

Silence radio du côté d’Alfrèdo, qui attend la suite avec une certaine appréhension.

- J’ai un dossier nommé Balou : impossible de m’en débarrasser. J’ai essayé de le glisser avec la souris jusqu’à la corbeille, rien à faire ; avec supprimer, ça ne marche pas non plus.

Silence.

- Alfrèdo, tu m’entends ?

Un très faible oui, m’sieur, venu du fin fond de l’univers, était peut-être parvenu aux oreilles du commissaire Tsong ; en tout cas, il ajouta sur le même ton professionnel et, en apparence indifférent :

- Qu’est-ce que tu en penses ?

- C’est-à-dire... faudrait que... si je pouvais passer à votre bureau...

- Ce n’est peut-être pas la peine : est-ce que tu peux te connecter sur le service ?

- Oui... je crois.

- Tu veux le code d’accès ?

- C’est pas la..., euh... oui.

- Bon, je reste en ligne.

Le commissaire Tsong lui communiqua le fameux code d’accès, qu’Alfrèdo utilisa directement cette fois pour entrer en contact avec l’ordinateur central des services internationaux de la police judiciaire d’Annecy. La manipulation ne prit qu’un instant ; et après affichage de quelques écrans qu’il connaissait bien, Alfrèdo eut sous les yeux la liste des derniers messages en partance ou fraîchement reçus.

Évidemment, il ne lui serait jamais venu à l’idée d’essayer de lire ces messages qui étaient complètement extérieurs à son monde à lui, des quantités négligeables, des moustiques posés sur un marigot perdu dans la jungle africaine. Pour cela, il lui aurait fallu découvrir les codes d’accès de ces messages et cela ne l’intéressait absolument pas. Il les voyait vraiment pour la première fois à cet instant. Une seule chose avait compté pour lui : communiquer avec Mélodie, point ! Ce jeu-là, pirater les services du commissaire Tsong, n’avait été qu’une simple facilité pour se rapprocher de Mélodie. Et, dans le fond, si elle était partie à l’autre bout du monde, son père y était peut-être un peu pour quelque chose. C’était donc bien lui le mieux placé pour faciliter la conversation. Alfrèdo se disait que cet argument n’était pas très convaincant et il commençait à se demander si pirater était une activité aussi innocente qu’il le pensait, juste la preuve d’une habileté ou au contraire un acte grave. Un délit, se dit-il au moment où à l’autre bout du fil, le commissaire Tsong demanda :

- Tu as trouvé?

- Non, y a rien, répondit Alfrèdo.

- Bon, à présent tu es où ?

Alfrèdo répondit dans son langage informatique, mais le commissaire Tsong n’était manifestement pas très branché informatique ; il réussit pourtant à donner, du mieux qu’il put, quelques indications.

Ensuite, pendant qu’Alfrèdo essayait de localiser le dossier fâcheux et récalcitrant en naviguant dans une partie de la mémoire de la police judiciaire inconnue de lui jusqu’à cet instant, quittant les zones les plus accessibles en contact avec l’extérieur, même si leurs contenus de conversations étaient tout de même censés être protégés des regards indiscrets, se rapprochant du centre névralgique, du coeur de la bête, de la partie la plus pensante et sensible, où se tramaient les stratégies les plus secrètes et d’où partaient des ordres irrévocables et lourds de conséquences, pendant ce temps durant lequel il naviguait sur le grand océan brumeux de la police, Alfrèdo se disait qu’il ne serait pas facile d’expliquer tout ça à Mr Tsong, toutes ces idées qu’il avait eues, toutes ces pensées qu’il avait : beaucoup de pourquoi ? en perspective avec autant de parce que, qui seraient une source intarissable de nouveaux pourquoi ? un océan de pourquoi-pourquoi ? Pas très réjouissant.

- J’ai trouvé.

- Alors ? demanda le commissaire Tsong, mais voulait-il vraiment une réponse ?

Alfrèdo était fasciné par ce dossier nommé de manière absurde Balou, qui semblait narguer les autres dossiers :

Rapports généraux

États du personnel

Missions

Comptes-rendus d’activités

ou d’autres plus inquiétants :

Confidentiel

Ultra-secret

Crimes et châtiments

Sectes

Terrorisme

Au bout de quelques longues secondes, hors du temps, Alfrèdo se décida à ouvrir le dossier Balou.

Il fut instantanément frappé de stupeur : défila alors sous ses yeux la longue succession des messages qu’il avait envoyés à Mélodie et qu’il avait reçus d’elle, par-dessus le grand océan de la séparation.

Pour Mr Tsong, il s’agissait avant tout de sa fille.

Évidemment.

Et sa fille était amoureuse.

Bien sûr.

Mais sa fille...

Mais sa fille était mêlée à une histoire plutôt bizarre, avec un immigré clandestin roumain sauvé des neiges du Beaufortin, un club à Chicago où il était possible de s’entraîner à la gym concentrationnelle et de s’exercer à la peinture psycho relaxante ; il y avait également une pelouse à tondre avec un bouquet de fleurs disparu et des clefs d’appartement perdues, une déesse orientale et des disciples qui chantent jour et nuit, le maire de Chicago qui a tout arrangé avec un hôtel, quelqu’un qui s’est sorti de l’enfer de Brasov.

En dehors de la thèse sur l’émigration des jeunes de Roumanie, il était facile de comprendre que le commissaire Tsong avait dû disjoncter, au point de déclencher une enquête, laquelle avait fini par justifier une mission aux États-Unis.

Pour Alfrèdo, il s’agissait de bien autre chose : toute la longue liste de leurs mots doux à lui et à elle. Il ne voyait plus que la danse diabolique de ces mots-là qui semblaient écrits en lettres fluorescentes sur l’écran géant de l’ordinateur central des services internationaux de la police judiciaire d’Annecy. Des mots qui clamaient leur chant d’amour, encore plus assourdissant que les sonorités hurlantes d’une soirée de musique techno.

Complètement sonné, Alfrèdo stoppa le défilement diabolique du texte cathodique, interrompant cette descente aux enfers dans la mémoire vitrifiée du monstre, avec un penaud et tout juste perceptible :

- Et qu’est-ce que j’fais, maintenant ?

- Tu effaces ! répondit Saint Bal de sa voix inimitable, qu’Alfrèdo reçut comme une tempête tonitruante, mais qui sembla lui faire reprendre ses esprits.

Assisté de son ordinateur, Alfrèdo s’appliqua à éradiquer de la mémoire du monstre ce pauvre petit dossier, égaré par quel mystère ? dans les arcanes les plus secrètes de la police. Le commissaire Tsong avait raccroché sans rien dire. À moins qu’il ait ajouté, mais Alfrèdo ne l’aurait pas juré :

- Je suis le seul à avoir accès à tous ces dossiers et aux fichiers qu’ils contiennent, Alfrèdo, enfin... en principe.

Alfrèdo était encore un peu sonné, comme au sortir d’un mauvais rêve, lorsqu’il demanda à Saint Bal :

- Dis donc Bal, tu sais comment il est arrivé sur le bureau du commissaire, ce dossier ? Et puis, pourquoi un dossier d’abord ?

On sentait très nettement une pointe de colère naissante dans la voix d’Alfrèdo et je ne sais pas si Saint Bal y fut sensible ; néanmoins sa réponse fut particulièrement sibylline.

Accentuant sa grosse voix d’ordinateur, Saint Bal répondit :

- C’est ton inconscient qui te protège, mon enfant.

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