Vous cherchez quelque chose ?

La mère d’Alfrèdo avait déclaré à la police l’agression, qui aurait été sans conséquences, une fois passé le choc, si... après tout, Annecy n’était pas Chicago (Au fait, c’est comment Chicago ?) et Alfrèdo n’avait pas non plus sauté sur une bombe (Faut pas exagérer, ce n’est pas un attentat terroriste. Je suis juste tombé sur une bande de branleurs. Ou un dealer).

L’agression aurait été sans conséquences si les événements n’avaient pas pris la tournure particulière que le hasard, le destin ou quoi d’autre ? avait choisi de leur donner. Ou plutôt, si les événements avaient été différents : si des gens avaient choisi de se comporter d’une autre façon, s’ils avaient dit autre chose que ce qu’ils avaient dit, si quelqu’un avait parlé au lieu de ne rien dire, s’ils avaient fait ceci plutôt que cela.

De toute évidence, ni le hasard, ni le destin, ni personne ne choisissaient rien. Quelqu’un se mettait à réfléchir après coup et penser que les événements avaient un sens, un sens unique, et analyser qu’ils s’étaient déroulés de telle et telle manière, et conclure qu’ainsi était arrivé ce qui devait arriver. Alors qu’il aurait pu se passer autre chose, d’autres choses plus probables.

Quoi qu’il en soit, ce soir-là Wolf était fou de rage après la bonne frayeur que son fils lui avait communiquée a posteriori et il avait décidé, le soir des événements, de rechercher lui-même ces graines de gangsters.

Il pisterait ces connards avec Moumoute, son chien Berger Allemand, les retrouverait, dut-il y passer la nuit, et leur filerait une raclée mémorable. Comment s’y prendrait-il au juste pour les corriger ? lui qui faisait partie de ces équipes de secouristes qui interviennent dans les tremblements de terre et les avalanches. Il n’en avait aucune idée, bien évidemment. Il aurait le temps d’y réfléchir plus tard.

Naturellement, on était consterné à la maison ce soir-là, mais personne ne savait comment faire retomber les braises du volcan, en irruption aussi soudaine et inattendue, bien que les raisons scientifiques du séisme fussent compréhensibles.

C’est Izoé qui eut finalement l’idée de génie. Profitant d’un répit dans le tumulte volcanique, elle demanda doucement à son père :

- Et c’est toi qui iras au lycée à la place d’Alfrèdo, après, quand tu les auras secoués, ces connards ?

Wolf fut complètement désorienté par l’intervention de sa fille. Il ne put que bégayer :

- Quoi ? qu’est-ce que tu dis ?

Son cerveau, en court-circuit de neurones l’espace d’un instant, n’envoyait plus les informations et les ordres habituels. Izoé en profita instinctivement pour ajouter :

- Si quelqu’un doit pister avec Moumoute pour retrouver les jeunes qui ont agressé Alfrèdo, c’est moi qui vais le faire ; ça passera inaperçu et après on verra bien.

- Ouais, j’y vais avec toi ! Moumoute elle m’obéit bien au pistage, quand on recherche des objets perdus, s’écria aussitôt Basili très content de lui.

- Pourquoi pas ? je pense que ça ne risque rien, mentit Élisa, leur mère. D’ailleurs, je vais en parler à nos amis Tsong ; lui, il saura bien ce qu’il faut faire.

Wolf était sidéré. Il aurait dû bondir à cette simple allusion à la police : des incapables ! Pourtant, contrairement à toute attente, il capitula en disant, d’une petite voix étranglée, qui avait du mal à faire son chemin dans le séjour, où ils étaient tous rassemblés devant la télé muette d’images et de sons :

- Si tu t’y mets aussi.

Et on en resta là.

Par la porte vitrée du séjour, Izoé regardait le disque rond de la lune qui faisait miroiter le lac au loin.

Elle sortit sur le balcon.

Tout juste levée par-dessus l’enfilade des sommets du Veyrier à la Tournette, la pleine lune avait éteint les lumières de la ville d’Annecy qui s’étalait dans la nuit pâle juste en contrebas de la montagne. Tout autour du lac, au-delà de la ville, la masse sombre et laiteuse des montagnes dessinait un paysage de rêve proche de ceux des contes de l’enfance, qui seraient sortis de la surface argentée du lac.

- Qu’est-ce tu regardes ? demanda Anitaé. Elle avait suivi sa grande soeur sur le balcon, sans faire plus de bruit qu’une souris.

- La mer des histoires, prononça à voix basse Izoé.

Le lendemain, un peu pour conjurer le mauvais sort, ce fut Alfrèdo lui-même qui partit en début d’après-midi avec Basili et Moumoute, une brave chienne pas du tout dressée à l’attaque, mais remarquablement douée pour le pistage. En effet, après coup il avait été envahi par une trouille incontrôlable et s’était dit que s’il n’y retournait pas maintenant, il ne remettrait plus les pieds dans ce quartier pendant un bon bout de temps. En conséquence, il ne pourrait plus aller rendre visite à ses grands-parents. L’intuition était d’ailleurs astucieuse, car il y avait peu de chance que les jeunes délinquants aient décidé de rôder dans le coin le lendemain de leur forfait.

immeuble

À partir de l’arrêt de bus de la ligne n°8, situé à deux pas de l’appartement des grands-parents, Alfrèdo, Basili et Moumoute descendirent par une rue sinueuse qui conduit doucement, de dos-d’âne en dos d’âne, aux différentes résidences, à travers des vallonnements fleuris, plantés d’arbustes et recouverts de gazon. Un vent léger faisait bruire les feuilles des trembles, qui entourent les immeubles construits à flanc de colline. En bas, un panneau indique : Le Vallon roulez au pas. Avec une placette pavée et une brasserie pizzeria commence le quartier commerçant.

Au début, ce fut un jeu d’enfant pour Moumoute de retrouver les odeurs, lesquelles me direz-vous ? il faudrait le lui demander, car c’était en effet curieux qu’elle ait pu retrouver une piste sérieuse sans avoir senti un objet, quelque chose qui put lui servir de référence au début. Alors, soit Basili et Alfrèdo étaient partis trop vite sur n’importe quoi, la trace d’un beau mâle par exemple, soit effectivement la chienne était furieuse et impatiente de retrouver les jeunes qui avaient agressé Alfrèdo et laissé, sur ses vêtements, cette odeur étrangère à son univers de gardien de la famille et de la maison. En tout cas, elle tirait sur sa laisse tant qu’elle pouvait et les efforts de Basili pour la faire marcher correctement n’y changeaient rien.

Ils longeaient des immeubles de 5 ou 6 étages, dont les rez-de-chaussée étaient occupés par des boutiques affichant leurs enseignes colorées : Tabac Presse en jaune et rouge, Beauté Esthétique Diététique en noir et blanc, Papeterie Mobilier de bureau Matériel de dessin en orange, Horlogerie Bijouterie, Boulangerie, Pressing. Ces enseignes rivalisaient avec les logos des agences bancaires : l’Écureuil rouge et blanc, le Crédit Agricole vert et bleu, la Société Générale rouge et noir.

Au niveau de la croix lumineuse fluo vert clair de la pharmacie, dont un panonceau annonçait en bleu homéopathie, Moumoute s’était faufilée entre les voitures garées en quinconce, entraînant Basili de toute son énergie.

- Suffit Moumoute, aux pieds ! cria-t-il exaspéré.

À sa grande surprise, Moumoute stoppa net et s’assit impeccable à gauche de son jeune maître, sans plus bouger ; juste le bout de sa queue qui balayait le sol. Le contraste avec le comportement précédent était tellement inattendu que Basili passa brutalement d’une exaspération maussade à un grand éclat de rire. Alfrèdo lui dit :

- Tu devrais la lâcher, elle t’obéirait mieux.

- En ville ? ça va pas la tête !

Basili jeta un coup d’oeil autour de lui, hésita et finit par ajouter :

- Oh ben oui, pourquoi pas ?

Il défit le mousqueton de la laisse et c’est ainsi que, protégés par l’avertissement priorité aux piétons, la chienne scotchée à Basili comme s’il l’avait tenue par le collier, ils traversèrent au milieu des voitures, qui circulaient au pas sur les deux voies de la rue pavée, séparées par une bordure centrale.

Ensuite, Moumoute regarda son jeune maître d’un air interrogateur, prête à partir à fond la caisse.

- Doucement Moumoute, allez cherche !

La chienne bondit aussitôt en direction d’une ruelle interdite à la circulation, avec ses jeunes maîtres derrière qui suivirent comme ils purent, en courant et en évitant du mieux possible les passants de ce premier samedi de mai. Basili, essoufflé, rappela la chienne qui stoppa aussitôt et les attendit, assise sur son postérieur, les pattes bien serrées et la gueule ouverte, l’air de rigoler.

Ensuite, ils traversèrent une esplanade de pavés gris et roses, au centre de laquelle de l’eau dégoulinait en nappe sur le marbre noir d’une fontaine et s’en allait canalisée par une rigole de marbre noir. Moumoute but au passage à grandes lapées bruyantes qui éclaboussaient partout, à la façon des Bergers Allemands.

Tout autour, s’alignent 7 immeubles, l’un beige, bleu et rouge brique, un autre gris et ocre, un autre rouge brique et saumon, plus loin gris et jaune d’or. Finis les immeubles à 2 ou 3 étages à panneaux de vitres fumées et lignes géométriques brun sombre sur fond de crépi aux teintes pastel. Ici, on entre dans la cité HLM, dont les constructions forment des barres horizontales de 5 à 6 étages surmontées d’une toiture à 4 pentes et des tours de 8 à 9 étages à terrasse terminale.

- J’ai mal à l’estomac, constata Alfrèdo.

Peut-être une impression de soif, une envie de boire déclenchée par Moumoute buvant à la fontaine.

Délaissant la cité HLM, Moumoute préféra suivre la rigole qui descend vers le Thiou au-delà de l’esplanade. L’eau bruissait en cascadant sur les marches, tandis que tous les trois dégringolaient le grand escalier en courant.

Puis, lorsque la chienne continua en direction de la campagne voisine, enfilant un chemin à travers les prés enclos dans lesquels broutaient des vaches, les garçons commencèrent à avoir des doutes :

- Tu crois qu’elle est sur la bonne piste ? demanda Alfrèdo.

- Tu vois bien : elle sait ce qu’elle veut, déclara Basili pour se convaincre.

En effet, la chienne n’attendait qu’un signe pour continuer de suivre une piste aussi bien marquée (pour elle) et aussi attractive.

- C’est bien ça le problème, objecta Alfrèdo, que veut-elle ?

Basili ne sut que répondre. Il était clair que les voyous habitaient la cité HLM et que la cité HLM était derrière eux à présent. Comme ils étaient indécis et peut-être à cause de cela, ce fut Moumoute qui décida, en reprenant aussi sec son pistage. Basili haussa les épaules et suivit en riant, tandis qu’Alfrèdo hésitait encore un peu et suivit lui aussi en marmonnant quelque récrimination.

Berger allemand

Arrivés à la forêt qui domine les prés en contrebas et la cité HLM au-delà du Thiou, la chienne semblait hésiter et tournicotait en reniflant longuement certaines parcelles de territoire, qui lui semblaient plus intéressantes ou plus énigmatiques. Ils en profitèrent pour reprendre leur souffle et le sujet de leur interrogation : Où Moumoute les emmenait-elle avec autant de détermination ?

- Qu’est-ce que j’en sais ? moi. Peut-être qu’ils ont une planque pour cacher les trucs qu’ils ont volés.

- Dans la forêt, tu rigoles, protesta Alfrèdo, pourquoi pas au sommet du Semnoz ? pendant que tu y es.

Basili était doublement vexé : d’une part, il reconnaissait en lui-même que les objets volés étaient probablement planqués en ville, s’ils n’étaient pas écoulés par des complices au fur et à mesure des recels. D’autre part, il se sentait atteint lui-même par le manque de confiance de son frère dans les capacités de Moumoute.

Alfrèdo ne s’attendait pas à ce que son frère fasse la gueule et changea d’attitude. Après tout, Basili s’était proposé de bon coeur pour lui filer un coup de main et tout se passait merveilleusement bien, il s’en rendait compte, puisque non seulement il était revenu dans le quartier redouté, mais il avait aussi mis un pied dans la cité des voyous (c’était évident qu’ils habitaient là). Il y avait juste ce mal à l’estomac qui s’était dissipé et qui revenait d’un seul coup. Pense à autre chose, tout va bien, se dit-il.

- Bon, allez, on continue.

Basili releva le visage, un peu méfiant mais rassuré, et il chercha Moumoute... qui avait disparu entre-temps. Ils appelèrent pendant un bon moment sans succès, en s’aventurant dans la forêt où manifestement elle avait dû filer. Ils se sentaient un peu bêtes et s’apprêtaient à redescendre lorsque Moumoute manifesta sa présence en faisant remuer tout un ensemble de broussailles et de buis, d’un côté de la colline qu’ils n’auraient vraiment pas eu l’idée d’explorer.

À peine fut-elle revenue à tourniquer comme une folle surexcitée, en aboyant mi joyeuse mi furieuse autour d’eux, qu’elle repartit en courant d’où elle était arrivée. Impossible de s’opposer à une telle injonction (manifestement, c’est elle qui décidait de tout) ou de ne pas céder à la curiosité. Par contre, les deux garçons eurent les pires difficultés à se frayer un chemin dans les taillis, jusqu’au moment où il fut plus simple de ramper sous la broussaille, devenue un peu plus haute et dégagée au ras du sol. Ils suivaient la chienne au bruit qu’elle faisait et aux petits glapissements de plaisir qu’elle lançait régulièrement.

Puis, le plafond de ce sous-sol naturel s’éleva quelque peu et ils finirent par déboucher sur un espace réduit, occupé dans sa quasi-totalité par les ruines d’une baraque. Ils s’immobilisèrent aussitôt, l’oreille tendue à l’écoute de quelque signe de présence hostile, le coeur battant de tout cet effort et du sentiment de se trouver là où il ne faudrait pas.

Évidemment, il n’y avait personne, que Moumoute assise en Berger Allemand, aussi fière et attentive que si elle concourait à une exposition canine. Elle les attendait tout à fait satisfaite de sa découverte.

Ils s’approchèrent.

- Tu avais entendu parler de cette baraque ? demanda Alfrèdo.

- C’est clair que non, répondit Basili.

Ils pénétrèrent à l’intérieur en poussant les vestiges d’une porte en bois, qui ne fermait plus. Lorsque leurs yeux se furent habitués à l’obscurité qui régnait en ce lieu absurde, ils découvrirent stupéfaits un souk inimaginable de fringues jetées à la hâte dans des cartons, d’amplis et de chaînes intégrées, d’ordinateurs portables, et tout un bric-à-brac d’objets volés dont certains paraissaient a priori inrecyclables dans un quelconque circuit commercial.

- Waoooh ! s’exclama Alfrèdo, tu veux un casque pour ton synthé ?

- Et dis, regarde tous ces compacts.

Basili farfouilla aussitôt parmi les CD pour voir ce qu’il y avait et trouva évidemment des CD de musique techno à son goût.

- Tu crois qu’on peut voler des voleurs ? demanda-t-il à l’adresse d’Alfrèdo, très déçu de ne pas retrouver son blouson.

- Écoute, j’en sais rien, peut-être pas.

- Dommage.

Et Basili balança dans la foulée les CD, qui tombèrent avec un bruit de plastique sur ceux qui avaient été écartés de son choix.

Moumoute pointa son museau par la porte et émit des petits gémissements plaintifs, en remuant la queue à l’horizontal. Ce qui fut immédiatement interprété comme un signal d’alarme. Sans un mot, les deux frères sortirent de la baraque et disparurent avec leur chienne, par un petit sentier dans les broussailles.

Rien vu, rien entendu, cependant par prudence, ils se faufilèrent dans une autre direction et, de fil en aiguille, arrivèrent à contourner les prés par où ils étaient montés, ainsi que la cité HLM.

Moumoute avait bien entendu quelque chose, elle. Les voyous de la cité, qui les avaient vus passer sur leur territoire et les avaient suivis jusque dans les bois. Certainement.

Leur avance les avait sauvés de justesse ; ils n’avaient vu personne en montant, ça, c’est sûr ; il n’y avait personne lorsqu’ils s’étaient arrêtés à l’orée de la forêt, ni même lorsqu’ils avaient appelé Moumoute, personne en vue lorsqu’ils s’apprêtaient à repartir. Le temps de prévenir les autres, c’est ça : celui qui les avait vus n’avait pas pu trouver ses potes tout de suite. La chance !

Lorsqu’ils constateraient que tout était en ordre dans la baraque, les voyous en déduiraient certainement que les 2 garçons qu’ils avaient aperçus avaient juste emmené pisser leur chien. Jamais ils ne soupçonneraient que leur planque incroyable avait été découverte.

- Tu comprends, expliqua Alfrèdo, ils vont se dire qu’on a emmené promener le chien.

- D’autant plus qu’on n’est pas revenus par le même endroit.

La dernière remarque de Basili laissa Alfrèdo perplexe. Il ne suivait pas du tout la logique curieuse de son jeune frère, mais ne chercha même pas à en percer le secret, se disant que pour Moumoute, et le pistage, et la baraque, il avait eu drôlement raison. Ou un sacré coup de pot, allez savoir ?

La seule chose qu’il déclara, sur un ton admiratif et affectueux, fut :

- Base, t’es un sacré génie du pistage avec Moumoute !

suite