Considérations distinguées

Les deux frères convinrent qu’ils ne pouvaient vraiment pas expliquer tout ça aux parents. Pour Alfrèdo, il n’y avait aucun doute : Non mais t’imagines : la police va débarquer dans la cabane ; ils vont piquer toute la marchandise. Et après, s’ils n’arrivent pas à coincer rapidement les voleurs... Pour Basili, la conclusion était facile à trouver : Ben, ils vont nous tomber dessus ! Ça va être l’enfer.

- Tu comprends, Base, je tiens à ma peau.

L’agression avait déclenché un flot d’émotion, non seulement dans la famille, mais dans un cercle plus large d’amis et de connaissances. On avait rapidement passé Alfrèdo aux oubliettes, pour jeter en vrac dans la machine à laver sociale tout un linge sale usé jusqu’à la corde : délinquance, chômage, insécurité, racisme, sauvegarde de la démocratie, immigrés, clandestins, drogue, désespoir des jeunes, survie des familles, crise d’autorité, perte des repères, déréglementation européenne, mondialisation, guerre économique, cycle infernal de la criminalité, prison, justice, carence des élus, corruption. Et la lessive avait nettoyé une fois de plus toutes ces affaires, brassant des idées, des concepts, ces généralisations que, depuis Platon, on rêve de voir briller de leur plus bel éclat au firmament de la raison.

Et c’est vrai que l’on peut s’interroger sur ce mythe du gagnant, un heureux gagnant qui nécessite, exactement comme au loto, une flopée de perdants, lesquels deviennent vite abstraits : SDF, chômeurs longue durée ou en fin de droits, RMIstes, exclus et ceux qui n’ont même pas de nom générique. Pris dans cette spirale de l’absurde, chaque fois que vous avez perdu vous vous dites que vous gagnerez peut-être la prochaine fois, que vous pouvez gagner gros. Et la conséquence, c’est qu’il faudra bientôt être champion olympique pour toucher le SMIC, et encore, si vous êtes salarié. Et pour 6 mois seulement si vous avez gagné la médaille de bronze.

Et c’est vrai qu’à réfléchir comme ça, on perd vite le moral, en plus de tout le reste. Alors, on finit par laisser tomber et parler d’autre chose.

C’est ainsi que tomba doucement dans l’oubli cette agression, petit signal d’alarme dérisoire comparé aux horreurs que l’on aurait crues d’un autre âge après le réveil cafardeux de la grande nuit nazie : les massacres de populations par des foules hostiles, que la folie meurtrière de gourous a rendues hystériques : partition de l’Inde, Biafra, Rwanda, Yougoslavie, la liste semble sans fin.

Partant de l’idée un peu confuse qu’il vaut mieux être en forme et de bonne humeur pour résoudre rapidement et efficacement les difficultés de la vie de tous les jours, Alfrèdo se remit à faire du skate. Le fait est que ça n’arrange rien de s’énerver, il avait déjà assez vécu pour l’avoir constaté à la maison : ça avait plutôt tendance à aggraver les situations volcaniques et à bousiller inutilement le matériel.

Alfrèdo reprit son skate, sans trop en parler à Mamy, sa grand-mère maternelle, qui n’avait que réticence et inquiétude pour cette activité assez incompréhensible à ses yeux. Il faut bien que jeunesse se passe, concédait-elle malicieusement en se réjouissant intérieurement de savoir son petit-fils épanoui.

- Tu sais, je pète la forme, lui disait-il alors en essayant de gonfler les muscles de ses bras et en bombant le torse, jouant son jeu de la vie et de la bonne humeur.

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