Le vase de St Martin

Musée d'Art et d'Histoire de Genève

Comme une catastrophe n’arrivait jamais seule, c’est ce qu’on dit, Alfrèdo et Mamy se retrouvèrent dans un grand hall désert, après avoir garé et bien fermé la ZX devant le Musée d’Art et d’Histoire de Genève. Manifestement, même si la grande porte était encore ouverte, il était trop tard ; il n’y avait plus personne au guichet et le panneau d’entrée indiquait : ouvert 10h - 17h, fermé le lundi, entrée libre. Alfrèdo consulta sa montre.

- 17h8, pas de chance.

- Vous cherchez quelque chose ? demanda de loin un vieux monsieur en uniforme, qui faisait involontairement sonner en marchant un gigantesque et antique trousseau de clés.

Il venait de descendre un escalier monumental et abordait d’un pas traînant la première des 2 volées de 5 marches en marbre située au-delà de la partie octogonal du hall d’entrée. C’était manifestement le gardien qui venait certainement de s’assurer que tout était propre en ordre et bien fermé à l’étage.

- C’est fermé ? demanda naïvement Mamy.

- Eh oui, c’est fermé ! répondit le vieux, il faudra revenir madame. Vous voyez bien, il n’y a plus personne.

Les voix résonnaient dans le hall.

- Ah bon... c’est que nous venons d’Annecy.

- Annecy, ce n’est pas si loin.

- Pas si loin ! on arrive de St Maurice et j’ai un exposé sur les Burgondes à faire, intervint Alfrèdo.

- Dans ce cas, nous irons plutôt à La Roche, c’est plus près, déclara Mamy d’un air dégoûté.

- À La Roche ? mais, il n’y a rien à La Roche sur Foron.

- Ça, c’est vous qui le dites, Monsieur.

- Ah Madame, se lamenta le vieux gardien, si vous saviez les trésors que nous avons ici.

- Parlons-en des trésors, contesta Alfrèdo.

Le vieux gardien les regarda à tour de rôle d’un air à la fois offusqué et affectueux. Il ne devait pas être dupe de leur manoeuvre et peut-être que la complicité, qu’il avait décelée entre cette grand-mère et son petit-fils, lui avait plu. Toujours est-il qu’il alla fermer la porte d’entrée du musée, dont la serrure claqua, fit demi-tour sans rien dire et commença à gravir d’un pas décidé les quelques marches qui mènent aux salles du rez-de-chaussée. Il se retourna et dit d’un air malicieux :

- Alors, vous me suivez ?

Bien entendu. Le gardien manipula son trousseau de clefs et ouvrir la haute porte vitrée à structure métallique, qu’il poussa avec quelque effort. Ensuite, ils entrèrent dans une grande salle claire, haute de 8 à 9 mètres, éclairée sur leur droite par des vitraux de style Art Nouveau, qui élèvent, sur pratiquement toute la hauteur du mur et dans la plus grande simplicité de lignes verticales, des verres incolores. Ils passèrent (trop vite au gré de Mamy) entre les peintures et les statues médiévales, en faisant craquer le plancher sous leurs pas.

La salle devait occuper toute l’aile droite du musée et le gardien les guida bientôt, à l’aide de sa lampe torche, à travers une petite salle obscure. Ils bifurquèrent sur leur gauche et débouchèrent d’un seul coup dans une salle bleue et grise, en Grèce 2500 ans avant maintenant (before present), à errer comme des fantômes parmi des vases à figures noires et les vases à figures rouges de l’Attique, puis des statues et encore des vases. C’est ce que se disait Alfrèdo des vases, encore des vases ; très beau mais il y en a trop ; au Musée gallo-romain de St Romain en Gal, la muséographie est bien plus intéressante. Alfrèdo était très excité par cette visite exceptionnelle.

Mamy bichait, pour reprendre son langage. Elle était ravie, accompagnant chaque découverte, à peine entrevue au passage, d’une exclamation de surprise et de regret.

Nouvelle pièce d’angle obscure : le gardien n’avait pas jugé utile d’allumer à nouveau les vitrines du musée, qui seules devaient éclairer d’une douce lumière les petites salles. Ils tournèrent encore sur leur gauche et se heurtèrent, en pénétrant dans la salle suivante, à une femme colossale à tête de lionne.

La déesse Sekhmet

- Oh ! laissa échapper Mamy.

- La statue de la déesse Sekhmet provient du temple d’Aménophis III à Thèbes, précisa le gardien. C’est une puissance divine aussi bien maléfique que bénéfique.

Dépassant la statue de granit noir, ils entrèrent dans l’univers du Livre des Morts : 2 barques en bois peint, du Moyen-empire environ 4000 ans avant l’époque actuelle, les invitaient sur leur gauche à un passage dans l’au-delà, tandis que sur leur droite le grand sommeil d’une momie, dans son sarcophage de bois stuqué peint, ne semblait pas troublé le moins du monde.

Alfrèdo s’était arrêté quelques instants auprès de la momie. Il rejoignit Mamy au moment où le gardien annonçait, en contournant une nouvelle statue colossale de marbre noir :

- Ramsès II.

- Fantastique, chuchota Mamy.

Ensuite, ils descendirent un escalier, dont les 39 marches renvoyèrent une sonorité de marbre sous leurs pas. L’escalier tourne sur la droite, aboutissant à une autre salle obscure. Au-delà, ils découvrirent une nouvelle salle lorsqu’elle s’éclaira comme par magie.

- Extraordinaire !

Mamy fit quelques pas dans la salle. Le gardien la regardait d’un air amusé, très fier de ses prérogatives. Il semblait dire : qu’est-ce que je vous avais dit !

Mamy passait de vitrine en vitrine en commentant chaque merveille à l’intention d’Alfrèdo, pour qui la plupart de ces merveilleux témoignages du passé ne lui semblaient que des fragments décevants et peu spectaculaires. Dans cette salle avaient été rassemblés des objets retrouvés aux environs de Genève et provenant d’époques diverses, en particulier bien antérieures aux grandes invasions d’il y a 1600 ans.

Au bout d’un moment, Mamy se retourna vers le gardien, qui était resté à les attendre vers l’entrée de la salle, et lui demanda :

- Mais où sont passées les magnifiques plaques boucles de ceinture burgondes, je ne vois là que des trésors d’art post-burgonde datant au moins de la fin du 6e siècle ?

Le gardien s’approcha de la vitrine.

- Mais, Madame, il n’y a pas d’objets burgondes antérieurs à cette époque. Tout est là.

Mamy semblait très confuse. Elle marmonna un Oui, bien sûr... sans conviction et, après quelques hésitations à essayer de reclasser ses souvenirs, elle partit en grande conversation de spécialistes avec le gardien, discutant de fer damasquiné de laiton et d’argent, d’orfèvrerie cloisonnée incrustée d’almandines, de garnitures de ceinture retrouvées dans des cimetières de Bourgogne, de Savoie et de Suisse romande. Alfrèdo se pencha sur la plaque de bronze moulée découverte à La Roche sur Foron et dont la boucle manque. Figure un personnage assis sur un âne qui passe en procession devant la foule ; un personnage se penche devant l’âne.

Puis, alors que Mamy et le gardien échangeaient sur le prophète Daniel avec ses 2 lions et le prophète Habacuc qui n’en a pas, il retourna admirer le vase de St Martin qui provenait de St Maurice d’Agaune, au milieu d’autres reliquaires, les châsses du 12e siècle de St Maurice et de St Sigismond, à côté du coffret de Teudéric.

Détail du coffret de Teudéric

Le vase était bien plus intéressant à ses yeux que tout le reste, avec ses 24 pierres précieuses bleues serties dans l’or du vase. Il aurait aimé savoir si c’étaient bien des pierres de lune, vendues sous le nom d’opale de Ceylan, mais il n’osa pas déranger Mamy qui discutait avec le gardien. Alors, Alfrèdo refit un tour en prenant quelques notes sur son ordinateur qu’il avait sorti de son sac à dos. Il compara au passage les pierres de lune bleues avec les almandines, ces pierres précieuses de couleur rouge brunâtre, du groupe des grenats.

Sur le chemin du retour, Mamy était préoccupée et plutôt distraite. En quittant le musée, elle avait repris le boulevard Helvétique à doubles voies, séparées par une allée de platanes, puis elle s’était égarée dans la vieille ville, faisant deux fois le même parcours dont il semblait impossible de sortir, à vrai dire, tellement il y avait de sens interdits. Elle s’était faufilée en évitant tant bien que mal les rails des trolleybus et les voies spéciales des bus et, à présent, semblait savoir où elle allait en suivant un itinéraire compliqué à travers Plainpalais, puis Carouge. Pourtant Alfrèdo s’écria soudain :

- Attention Mamy, tu prends l’autoroute de Lausanne !

Mamy avait eu à peine le temps de bifurquer pour s’engager sur la bonne bretelle, en direction d’Annecy.

- C’est quand même bizarre, je n’arrive pas à me rappeler ce qui manque. Le gardien a raison pour les boucles, mais pourtant à St Maurice j’avais bien vu autre chose.

- Le vase de St Martin ? demanda Alfrèdo.

- Le vase de St Martin, tu l’as vu ? où ?

- Ben... dans une vitrine du centre de la salle, presque à l’entrée.

- Ah, tu es sûr ? Je n’ai vu que des céramiques à pâte claire, un pot à miel du 1e siècle avant JC je crois, et des coupes en terre sigillées à décor en relief moulé, des poteries gallo-romaines intéressantes, mais rien d’aussi extraordinaire que le vase de St Martin.

Alfrèdo se disait que Mamy était vraiment distraite, comment avait-elle pu manquer le vase, une pancarte, écrite en gros pour une fois, annonçait le trésor de St Maurice d’Agaune. Mais, il n’en dit rien.

- C’est affreux, Alfrèdo.

- Qu’est-ce qui est affreux, Mamy ?

- Ce vase n’y était pas, Alfrèdo, j’en suis sûr, il n’y était pas.

- Mais si Mamy, tu sais le vase en or incrusté d’opales, dit-il pour vérifier si c’étaient bien des pierres de lune.

- Mais non, mon chéri, tu confonds avec l’aiguière en or de Charlemagne, ornée d’émaux, qui se trouve dans la vitrine médiévale. Le vase de St Martin n’a rien à voir avec ça, c’est un vase du 1e ou 2e siècle avant JC, un camée de sardonyx. Un vase taillé dans une grosse masse de quartz, si tu préfères.

- Des cristaux ?

- Non, un camée est une agate sculptée en relief par polissage ; ce travail demande un temps fou et un camée valait une fortune au temps des romains. Agrippine a même fait condamner à mort un sénateur romain pour lui voler ses vases.

- Et ça ressemble à quoi ? alors.

Camée, détail du vase de sardonyx

- La sardonyx est une variété d’agate qui présente 3 couches successives. Chaque couche est mise en évidence par la gravure : des motifs laiteux bleutés et roux fauves se détachent en relief sur fond bleu sombre ou sur fond brun. Tu as certainement vu des médailles taillées à partir de pierres plus petites. Ton arrière-grand-mère en avait une, tu ne te rappelles pas ?

- Ah ! oui... Mince, alors.

Mamy ne dit plus rien.

- Tu crois qu’il a été volé ? demanda Alfrèdo consterné par sa déduction.

- En tout cas, il a disparu. Le gardien m’a dit qu’il n’y avait rien d’autre, ni en réserve, ni exposé ailleurs.

Puis, elle ajouta :

- Tu te rends compte, Alfrèdo, un vase unique qui remonte au premier ou deuxième siècle avant Jésus-Christ (elle insista sur avant). C’est-à-dire peut-être avant la conquête de la Gaule par Jules César.

Non, Alfrèdo ne se rendait pas vraiment compte. Mais si Mamy avait raison, c’était une fameuse histoire qu’il était en train de vivre et qu’il aurait à raconter à ses copines. Et soudain, il se dit aussi que, peut-être, ils étaient les seuls à le savoir. Il regarda Mamy, sans rien dire, et comme il crut lire la même conclusion dans le regard qu’elle lui jeta l’espace d’un instant avant de regarder à nouveau la route, alors il eut peur et un frisson le parcourut tout au long de sa colonne vertébrale.

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