Le souffle de l'esprit

- Qu’est-ce tu penses du vase de St Martin ?

- Les fleurs du mal.

- Non, alors là, excuse-moi Bal, t’es à côté de la plaque : aucun rapport avec Baudelaire.

Tranquille dans sa chambre, Alfrèdo échangeait des idées avec son ordinateur. Naturellement, ils auraient pu parler, Saint Bal et lui, comme ils faisaient lorsqu’il était allongé sur son lit ou lorsqu’il composait sa musique à l’ordinateur. Mais là, il préférait taper des lignes de texte, qui s’affichaient à l’écran au fur et à mesure qu’il frappait sur son clavier. Et Saint Bal intervenait à son tour en affichant ses propres réponses à l’écran. L’ordinateur inscrivit une nouvelle ligne :

- Le vase de Soisson, des envahisseurs.

- Ah ! Bal, tu brûles : 732, les Arabes à Poitiers.

- Attends un peu, tu mélanges tout : le vase de Soisson c’est 486 ; Clovis, roi des Francs, bat le chef de guerre romain Syagrius et récupère d’un coup Paris et tout le nord de la Gaule sauf la Bretagne. Mais n’allons pas trop vite : en 436 les Huns exterminent une partie de la famille royale et de l’aristocratie burgonde, à la demande du chef de la milice romaine Aetius. C’est la fin du royaume burgonde de Worms (était-ce bien Worms, en fait ?) et le début de la dernière migration en direction du Jura français et de la Suisse romande.

Carte des invasions_barbares

Carte des mouvements migratoires du 2e au 5e siècles

- Et tu sais autre chose sur les Burgondes ?

- Je me suis renseigné : probablement originaires de Scandinavie. Jusqu’au 3e siècle ils vivent du côté de la Pologne sur les rives de la mer Baltique ; ensuite ils descendent vers le sud avec les Alamans. En 406, profitant de la grande percée des barbares, les Alains, Suèves et Vandales qui franchissent le Rhin, ils établissent leur royaume au sud de Mayence et passent un traité avec les romains ; ce qui ne les empêche pas de se faire ratatiner 30 ans plus tard, comme je te l’ai déjà dit. Mais, écoute ça : en 443, une fois installés en Sapaudia, ils passent un nouveau traité avec les romains et leur royaume se développe de façon extraordinaire, depuis la Bourgogne jusqu’à la Durance, entre le Massif Central et les Alpes. Ils ont 2 capitales : Lyon et Genève. Jusqu’en 533, date à laquelle ils se font encore ratatiner, par les Francs cette fois-ci.

Carte du royaume burgonde

La conversation ne permet pas facilement des grands silences, ces moments qui permettent de prendre toute la mesure de la dernière réplique de son interlocuteur. Quand on parle avec quelqu’un, on n’a pas la possibilité de laisser aller son esprit à la rêverie. C’est pour ça qu’Alfrèdo préférait parfois ces échanges écrits : il prenait tout son temps pour réfléchir, puis, il tapait d’une traite ce qui lui venait à l’esprit.

Ainsi, il inscrivit :

- Mais alors, à ton avis, pourquoi les Burgondes ne laissent aucune trace de leur culture, pendant ces 90 ans ?

- Et pourquoi se font-ils sans arrêt massacrer et chasser ? répondit aussitôt Saint Bal.

- Ouais, c’est drôle...

Au bout d’un moment, Alfrèdo, qui s’était levé de son siège devant l’ordinateur pour aller frapper quelques rythmes sur sa batterie, revint s’installer au clavier. À ce moment, il put lire sur l’écran la suite des informations et des élucubrations de Saint Bal :

- Les barbares étaient des fameux guerriers, qui maîtrisaient mieux la métallurgie que les romains et avaient acquis un art de la guérilla tout en souplesse et en rapidité. Plutôt que des peuples, il s’agissait de tribus rivales rassemblées chacune autour d’un prince, qui ne rêvait que de conquérir un royaume ou de l’agrandir quand il en avait un. Rien que pour les Francs on compte au moins 7 tribus. Et régulièrement, les Romains passent des traités avec tel ou tel prince barbare, un foedus qui lui accorde des terres en bordure du limes, les fortifications à la frontière de l'Empire romain. En échange, il doit défendre l’Empire. Les Francs Saliens de Clovis, qui étaient des militaires professionnels, servaient carrément dans l’armée romaine. Finalement, les barbares ont fini par ébranler la plus puissance armée du monde, le bulldozer romain. Peu nombreux en comparaison des populations en place, ils s’infiltrent petit à petit et se fondent dans la masse. Ainsi, les Wisigoths s’installent dans le sud-ouest de la France, après avoir trafiqué en Italie et avant d’être repoussés en Espagne ; les Ostrogoths se fixent en Italie du nord ; les Francs finissent par avaler tout ce qui va devenir la France et une partie de l’Allemagne, à partir de la Belgique. Manifestement ce n’est pas par les armes que nos Burgondes se sont imposés. Quoi alors ? Alors quoi ?

Ben oui, quoi ? se demandait Alfrèdo. Et puis, une idée comme ça :

- Ils ont séduit les romains !

- Séduit ? C’étaient d’excellents communicateurs, alors.

- Les Burgondes étaient particulièrement intelligents, Bal, et leur esprit était entièrement tourné vers l’avenir. En pleine crise de civilisation gallo-romaine, ils ont essayé de trouver des solutions nouvelles.

Saint Bal inscrivit alors à l’écran :

- Mais oui, ils ont réveillé l’esprit inventif des gens en jouant sur les particularismes régionaux. Avec leur mentalité germanique, ils ont réanimé le vieux fond celtique des populations en place, tout en étant subjugués par la civilisation romaine. Tu as raison, Alfrèdo, ce furent des sacrés communicateurs, qui ont marqué profondément, pendant plusieurs siècles après la disparition de leur royaume, la politique et la culture de la Sapaudia.

- La Savoie ? demanda Alfrèdo

- Mais non, la Savoie n’a jamais existé : le royaume de Savoie, qui a beaucoup évolué au cours des siècles, comprenait en réalité des territoires morcelés allant de la Suisse à Nice, en y ajoutant le Piémont italien et... la Sardaigne. Il n’y a jamais eu, au cours des siècles, un royaume qui corresponde de près ou de loin à nos deux départements actuels, la Savoie et la Haute-Savoie. Ces départements datent seulement de 1860. Il n’y a jamais eu non plus de peuple savoyard : seulement des brassages de population depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours.

De nouveau plongé dans ses pensées, Alfrèdo était plutôt perplexe et assez fier de sa trouvaille. Simple supposition, bien sûr. Il réfléchit un moment aux conséquences de cette idée nouvelle : face à l’armée lourde romaine, des hordes de barbares finissent, en quelques siècles tout de même, par infiltrer l’empire et le faire exploser par ses fissures. Cette civilisation urbaine, brillante et particulièrement organisée, l’Empire romain a fasciné tout le monde au bout du compte, autant les princes barbares étrangers à l’empire que les élites gauloises et les autres colonisés. Pendant longtemps il va rester un réseau inimaginable pour l’époque de routes et d’autoroutes (si on peut dire), un nombre impressionnant de monuments en pierre, une administration, une langue. Et dans ce tumulte de brassage de populations, de mélanges ethniques, au cours de ce lent cyclone du passage de la culture gallo-romaine à la culture féodale, à mi-parcours à peu près de ce premier millénaire, une poignée de barbares hors norme va transformer profondément les mentalités dans un petit coin de l’Europe, qui correspond en gros à la région Rhône-Alpes, aux cantons suisses de Genève, de Vaud et de Neuchâtel, ainsi qu’à une partie de la Bourgogne et de la Franche-Comté.

Les Burgondes sont arrivés les mains dans les poches, sans passé monumental et ils disparaissent en moins d’un siècle comme ils sont apparus, complètement assimilés après avoir profondément marqué les mentalités de leur originalité.

- Un pur travail de l’esprit, inscrivit Alfrèdo distraitement, encore perdu dans les brumes de ses élucubrations.

- Du vent, aucune trace directe : ni monuments comme les romains, ni philosophie comme les Grecs, ni poteries, ni bijoux, seulement des plaques boucles de ceinture et des fibules, ces broches décoratives en forme d’épingles de nourrice, chef-d’oeuvres d’orfèvrerie postérieurs au royaume burgonde, qui sont plutôt le témoin d’une influence.

Puis, comme venue d’un autre monde, une musique monumentale s’infiltra en douceur dans la chambre d’Alfrèdo, occupa petit à petit l’espace de sa présence incontournable, et finit par résonner de toute sa puissance allégorique. Alfrèdo se laissa imprégner de ses accents maléfiques et terrifiants, avant de demander à Saint Bal d’où il sortait une musique pareille. Il put lire la réponse sur l’écran de l’ordinateur :

- Wagner, mon cher archéologue. De l’énergie vitale au renoncement, voici une expérience humaine héroïque : L’Anneau des Nibelungen, la musique techno du 19e siècle.

- Ah oui ? et il y a un rapport avec les Burgondes ?

- Et comment ! L’épopée burgonde est à la source de la légende germanique des Nibelungen, au 13e siècle. A la même époque il y a aussi une légende guerrière scandinave. Voilà ce qui a inspiré Richard Wagner. Sache aussi, petit innocent, que cette musique et certaines idées de Wagner ont été récupérées par les nazis.

- Inquiétant.

- Oui, plutôt !

- L’or du Rhin raconte une histoire d’anneau volé et de trésor maudit.

- Ah oui, comme dans le Seigneur des Anneaux, tu sais le livre de... comment déjà ?

- Tolkien. Bilbo le Hobbit.

Alfrèdo résuma dans sa tête les informations qu’il avait obtenues et les idées qui lui étaient venues avec l’aide de Bal. D’abord, il était question d’un vase des premiers siècles avant JC volé au Musée de Genève. Ensuite les Burgondes, massacrés par les Huns. Les rescapés, échoués du côté du Jura et de Genève, ont fini par fonder le futur royaume de Bourgogne, grâce à leurs talents de communicateurs et à la puissance de leur esprit. Après quoi, Bal nous réveille avec les cuivres en furie de Wagner pour nous parler de légendes germaniques et d’anneau maléfique volé.

- Si je te disais cérémonie secrète, qu’est-ce tu me répondrais ? inscrivit-il à l’adresse de Bal qui afficha aussitôt :

- Magie noire, envoûtement, maléfice... tu ferais mieux de t’occuper de ton exposé. Bon, si on commençait par faire un plan ?

- Un plan d’attaque, une stratégie pour récupérer le vase de St Martin ? répondit aussi sec Alfrèdo en riant.

Saint Bal stoppa net la musique, ce qui était sa façon de ne pas rire et de dire qu’il était vexé du peu de considération de son copain Alfrèdo pour ses bonnes intentions. Et comme Alfrèdo, pris au dépourvu, était un peu à court d’idées, il préféra ne pas insister.

Alfrèdo se déshabilla pour se mettre au lit. L’exposé pouvait attendre, pensait-il, puisqu’il avait tout préparé dans sa tête pendant son séminaire historique avec Mamy. Et puis, tout au long de la journée, il avait pris pas mal de notes.

Allongé dans son lit, Alfrèdo repensa en souriant à la musique de Wagner qu’il trouvait trop emphatique, trop grandiloquente, trop paranoïaque, à vrai dire, en comparaison des petites mélodies qu’il composait. Sans raison apparente, il se demanda quel genre de musique pouvaient bien apprécier les Burgondes et, comme il ne pouvait trouver aucune réponse, qu’aucun son ne parvenait aux oreilles de son esprit inventif, il éteignit la lumière et s’endormit aussitôt.

suite