Comment tu fais ?

Alfrèdo joue de la batterie en surveillant une partition étalée sur le lit à sa droite. Il s’arrête souvent de jouer pour annoter sa partition. Anitaé est à l’ordinateur.

Ce n’était pas vraiment un morceau de batterie, à proprement parler. Plusieurs rythmes tranquilles s’entrecroisaient sans vraiment se rejoindre. Par exemple à ce moment précis, une oreille attentive aurait certainement fini par repérer un rythme à 2 temps frappé sur l’une des cymbales, très légèrement comme pour permettre de suivre autre chose. Et cette autre chose était peut-être ce rythme à 3 temps, frappé doucement sur la caisse claire, qui cherchait son tempo par allongements successifs, aidé pour cela par les coups assourdis frappés sur la grosse caisse à intervalles réguliers. Mais, cette autre chose était peut-être tout simplement logée dans la tête d’Alfrèdo.

Il s’arrêta une nouvelle fois de jouer et se pencha sur le lit, passant d’une feuille à l’autre de sa partition, que Saint Bal avait imprimée. Et comme le temps passait ainsi à cette étude silencieuse de la partition, Anitaé en profita pour demander :

- Alf ?.... je peux écouter ma musique ?

- Oui, bien sûr, répondit-il distraitement.

- Comment tu fais ?

Alfrèdo sortit le nez de ses papiers, s’approcha de Saint Bal et fit quelques manipulations pour configurer convenablement l’ordinateur.

- Voilà ! Quand tu veux écouter, tu appuies ici et pour revenir à l’écriture des notes...

- Ben oui je sais, tu fais comme ça.

Anitaé exécuta immédiatement la série d’ordres qui permettait de revenir à la composition sur le logiciel de musique, stoppant l’écoute avant qu’elle n’ait pu commencer.

Alfrèdo retourna à ces feuilles.

Anitaé bricola encore quelque chose. Puis, une musique étrange s’installa dans la chambre. Il était facile de reconnaître un piano. Par contre il n’y avait pas de mélodie, selon ce que l’on entend habituellement par ce terme : un phrasé musical qui se répète plus ou moins, qui revient régulièrement, au moins en partie, et sur lequel est construit le morceau. Ce qui revenait, c’était une façon de rythme, une manière très particulière de jouer cette musique, dans la répétition de certaines attaques.

La succession des notes, apparemment aléatoire, continua un moment de rompre le silence de la chambre, avec ses propres silences, pauses, demi-pauses, soupirs, demi-soupirs, quarts de soupirs, allez savoir. Il n’était pas facile, même pour une oreille mélomane de s’y retrouver sans aucune base évidente de tempo. La musique s’égrenait dans une mouvance totale de tempo, de rythme, de sonorités allant des plus graves aux plus aiguës, comme s’il avait été important de bien tester la totalité de l’instrument de musique, qui pourtant était virtuel.

La musique s’acheva brusquement, laissant une curieuse impression de travail en cours. A l’écoute vous n’aviez aucun repère apparent et pourtant vous étiez envahi d’un sentiment curieux d’inachevé, dès que la dernière note s’était arrêtée de résonner, au point d’attendre la suite.

Alfrèdo leva la tête de sa partition.

- Qu’est-ce que tu écoutes, Anitaé ?

- Ben, ma musique !

- Tu peux la remettre ?

Le piano, dont les sonorités étaient créées par les circuits électroniques de l’ordinateur, joua à nouveau la musique d’Anitaé qui sonna dans la chambre avec une certaine majesté, un peu comme ces musiques de concert classique. Pourtant, il lui manquait à la fois un peu d’ampleur et de complexité dans les sonorités : ce n’était pas un vrai piano.

- Drôlement bien !.... Il faudrait brancher le synthé de Basili, ça serait encore mieux.

Pourtant, ça ne serait toujours pas le son d’un piano.

Anitaé était très contente, ça se voyait dans ses yeux. Était-ce l’approbation de son grand frère ? le plaisir d’avoir écrit sa propre musique ? la trouvait-elle agréable à entendre ?

Alfrèdo essaya d’autres instruments à la place du piano, mais ils préférèrent tous les deux le piano.

- Dis donc, c’est bien Anitaé. Maintenant il faudrait que tu améliores un peu. C’est un peu mou, à mon avis ça manque de rythme ; tu veux que je te montre comment faire ?

- Ne crois pas ça Alf.

La grosse voix de Saint-Bal avait résonné avec une puissance surprenante, probablement à cause du réglage du son, qui avait été modifié pour écouter le piano.

Ils éclatèrent de rire.

Saint Bal continua plus doucement :

- Tu devrais étudier attentivement la partition d’Anitaé, il y a un rythme global très étonnant. Peut-être une solution pour tes problèmes d’isorythmie, de correspondances de rythmes justement.

Anitaé était ravie.

- Ah, tu vois.

Alfrèdo préféra écouter une nouvelle fois le morceau, avant d’étudier la partition d’Anitaé.

Le manque apparent de mélodie pouvait laisser penser qu’il n’y avait pas de rythme non plus. La musique semblait s’inventer elle-même sans arrêt, comme une aventure renouvelée à l’infini, comme une histoire qui partirait sans arrêt dans une nouvelle direction. Pourtant, manifestement Anitaé avait une façon bien à elle de ponctuer régulièrement son morceau de reprises particulières, comme on revient à la ligne pour découper le texte en paragraphes.

Intrigué, Alfrèdo étudia la partition en la faisant défiler à l’écran. Il y avait quelques petites erreurs d’attaques qu’il serait facile à corriger. Mais, il était évident qu’elle avait trouvé une solution géniale pour faire correspondre des rythmes antinomiques. C’était incroyable : Anitaé n’avait que 8 ans et de toutes petites bases de solfège.

- Mince alors, mais comment tu fais ?

- Facile, déclara-t-elle très fiérote. Pousse-toi !

Aussitôt, elle prit la place d’Alfrèdo à l’ordinateur et, comme si elle avait fait cela toute sa vie, Anitaé se lança, le plus sérieusement du monde, dans une nouvelle composition à sa sauce.

Alfrèdo, complètement médusé, regardait faire sa petite soeur : elle manipulait la souris à toute vitesse, tandis que sur l’écran, les notes de musique passaient à une vitesse folle de la barre d’outils à la partition. Les blanches et les noires, c’est ce qu’elle utilisait préférentiellement, se transformaient automatiquement en croches et double croches lorsque Anitaé remplissait de notes une mesure au-delà de ce qu’elle pouvait admettre de blanches ou de noires. Le logiciel de musique complétait également chaque mesure des silences nécessaires, chaque fois que la mesure était incomplète. Parfois, Anitaé sautait carrément une mesure. La portée se remplissait de notes à toute allure, défilant vers la gauche au fur et à mesure de l’écriture.

Elle continua ainsi à répartir ses notes à tous les niveaux de la portée, au-dessus, au-dessous, formant un dessin qui devait lui plaire et qui se déroulait à un rythme soutenu, faisant penser qu’elle disposait ses notes au hasard et qu’elle était pressée d’avancer. Elle devait dessiner sa musique selon une logique à elle, instinctive et précise, corrigeant au fur et à mesure de la composition.

Elle continua ainsi à une vitesse incroyable, avait-elle le temps de penser à ce qu’elle faisait ? ou plutôt comment pensait-elle en écrivant sa musique ?

Et puis, Anitaé s’arrêta d’un seul coup, sans raison apparente : elle venait de décider que cela suffisait probablement.

Anitaé regarda Alfrèdo en souriant.

Hypnotisé, Alfrèdo regardait fixement l’écran.

La partition indiquait la mesure numéro 157.

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