Qu'est-ce que tu dis ?
La voix inimitable de Saint Bal, l’ordinateur personnel d’Alfrèdo, rompit le silence de sa chambre et vibra dans l’air figé d’attente et de désir amoureux :
- Al Capone demande Tintin... Al Capone demande Tintin... me recevez-vous ?
Alfrèdo, qui attendait cet instant depuis de longues minutes, étendu sur son lit et perdu dans ses pensées, bondit comme un chat et se retrouva debout au pied du lit, épaules et tête projetées en avant, à fixer l’écran de son ordinateur. En bas sur la droite de l’écran, on pouvait lire l’indication 2 juin 1996, 17:14. Des pages défilaient rapidement, puis l’écran afficha une image fixe : le beau visage souriant de Mélodie.
Alfrèdo s’approcha d’un pas et s’assit devant l’ordinateur. Il était tellement ému et pris de court malgré sa longue attente, qu’aucun mot ne sortait de sa bouche. Il finit par frapper sur son clavier sa réponse, un seul mot qui s’inscrivit à l’écran :
- Oui.
Cette formule magique donna vie au visage de Mélodie, qui se mit à bouger et à lui parler :
- Hello ! comment vas-tu valeureux prince burgonde ? Coucou, c’est moi. Je te présente mon copain Doug.
Bruits divers. Quelques mots d’anglais.
L’image se modifia, laissant voir graduellement le buste de Mélodie sur un fond de végétation, puis Alfrèdo put la voir se tourner sur le côté, tandis que le paysage défilait lentement derrière elle et qu’un nouveau personnage entrait dans le champ de la caméra ; un garçon rouquin coiffé en brosse rigolait et saluait Alfrèdo de la main droite. Mélodie et lui étaient accoudés à une table de jardin, séparés par un micro.
Alfrèdo pensa qu’il s’agissait d’une vidéo d’amateur tournée à son intention, que Mélodie repassait en différé en guise d’introduction à sa nouvelle vie aux États-Unis, mais le démentit tomba bientôt :
- T’as perdu ta voix Alf ? C’est du direct, tu sais. Doug a mobilisé un copain pour tenir la caméra. Évidemment, nous, on ne voit rien, mais on sera très content de t’entendre ou de lire tes messages sur l’ordinateur.
Un mouvement de caméra légèrement trop rapide permit à Alfrèdo de voir l’ordinateur sur la table de jardin. Il put lire, pleine page Oui et cela le fit rire.
- Je vois que tout va bien pour vous, à Chicago, déclara-t-il en remarquant sur la table les bouteilles de jus de fruits et les verres remplis.
Son intervention déclencha un mouvement de bonne humeur chez ses deux interlocuteurs qui l’applaudirent joyeusement.
- Je suis tout seul dans ma chambre, mais si vous voulez j’appelle mes copines.
- Oh ! no... s’exclama aussitôt Doug en rigolant, j’ai compris, je m’en vais.
Alfrèdo sourit en entendant parler Doug. L’accent de Chicago, se dit-il.
- C’est pas la peine, Doug, Alf va en profiter pour dire des conneries et, tu vois bien, y a ton copain qui filme, intervint Mélodie sur un ton moqueur.
Bref, c’était bien sympathique, mais pas du tout ce dont avait rêvé Alfrèdo. Il assuma cependant en essayant de combler le décalage d’images et de sons créé par cette situation inattendue.
- Ça ne m’empêchera pas de te dire quelque chose Mélodie : je t’aime !
Éclats de rire à Chicago ; Mélodie se leva de son fauteuil de jardin en s’exclamant :
- C’est michi ! continue Alf, je t’adore.
Elle lui lança de la main un bisou et se rassit. Nouveaux éclats de rire communicatifs ; Alfrèdo remarqua que le caméraman invisible riait lui aussi, en ajoutant des brèves exclamations à titre de commentaires involontaires, qui ponctuaient dans un timbre très assourdi les autres bruits de la scène. Il se dit également que le micro sur la caméra ne devait pas être branché.
- Je vous donne des nouvelles de la France, continua-t-il.
Sans s’en rendre compte, il s’était attablé devant l’écran de son ordinateur comme s’il était lui-même assis à leur table en train de boire avec eux.
- Avec Myrtille on a sauvé un jeune roumain perdu dans la montagne. Myrtille, c’est ma tante, t’expliqueras Mélodie. C’est le seul qui a réussi à passer, les autres, les sauveteurs de Beaufort les ont retrouvés morts d’épuisement dans la neige, de l’autre côté de la montagne. Ils ont dit qu’ils avaient dû se perdre dans la nuit. La radio parle de scandale de l’immigration clandestine.
Alfrèdo avait jeté un froid dans la conversation. Ses nouvelles n’étaient vraiment pas drôles et cela se lisait sur les visages de Mélodie et son copain Doug : ils étaient atterrés. Décidément, l’ambiance n’était vraiment pas la même de ce côté du monde et de l’autre côté, du côté de Mélodie.
- Excusez-moi, les amis, ça vient juste d’arriver.
Il ajouta, pour se faire oublier :
- Et vous, comment ça va, là-bas, aux États-Unis?
- Je me suis inscrite au club de Doug et de sa famille, répondit Mélodie. C’est michi, tu verrais, tu peux choisir : moi, je fais de la peinture new-age.
- Moi, je fais de la gym concen... concen... essaya d’expliquer Doug.
- concentrationnelle, termina Mélodie.
- C’est pour le base-ball. Je veux devenir un champion, dit-il en brandissant le poing.
- Et c’est quoi la peinture new-age ? demanda Alfrèdo.
Mélodie se lança dans une explication passionnée, selon son habitude ; elle fut intarissable pour lui expliquer qu’il s’agissait de, comment avait-elle dit déjà ? de peinture psycho relaxante, un truc comme ça. Tu écoutais de la musique planante et, lorsque tu étais dans un état suffisant de transe émotionnelle, tu te laissais aller à peindre ce qui te passait par la tête. Je développe ma créativité. Bref, l’expérience lui plaisait vraiment.
Ils parlèrent de choses et d’autres en riant. Et puis, le temps passa trop vite, il fallait bien interrompre la communication entre les États-Unis et la France, non pas pour libérer le Net, les réseaux d’Internet, mais peut-être parce que probablement tout a un coût. C’est ce que pensa Alfrèdo, qui se réjouit à l’idée que, cette fois-ci, il n’avait pas aggravé la note des services français de la police.
Il se dit aussi, de manière un peu confuse, qu’on avait tellement de choses à se dire, mais qu’on se débrouillait trop souvent pour se mettre en situation de n’avoir rien d’autre à dire que des banalités, des stupidités, des choses qui pouvaient bien disparaître dans le grand puits de l’oubli du monde, des choses malheureusement inusables qui pouvaient bien disparaître dans la nuit des temps.
C’est quoi au fait des choses importantes, toutes ces choses qu’ils auraient pu se dire ?
Ils : Alfrèdo, Mélodie et Doug.
Je suis nul.
Le copain caméraman.
Une autre fois, peut-être.
Et puis, Ils : Alfrèdo et Mélodie.
Curieusement, Alfrèdo sortit de sa tristesse et de ses pensées déprimantes. Son visage devenu un peu dur à son insu, se détendit et finit par sourire, tandis qu’il s’envolait dans son univers de rêve pour rejoindre Mélodie.
C’est fou le pouvoir de rêve et d’imaginaire de l’homme et de la femme qui rêvent.