Le trésor de St Maurice d'Agaune
Mamy avait préféré emmener tout de suite Alfrèdo à la basilique de l’abbaye de St Maurice d’Agaune, sachant que le trésor des Burgondes l’intéresserait bien plus que les vieilles pierres du champ de fouilles au pied de la falaise. D’autant plus que dans son souvenir, ce champ de fouilles était loin d’être aussi attractif que le site archéologique souterrain et grandiose de la basilique St Pierre de Genève, dont l’enchevêtrement des fondations depuis le temps des premiers chrétiens était remarquablement balisé de différentes couleurs. Il était à peine plus de 3h et quart, ils auraient largement le temps d’aller voir ces vestiges archéologiques avant de partir. Après la visite de l’abbaye et de son trésor, ces traces des temps anciens accumulées en strates superposées et labyrinthiques tout au long de l’histoire du lieu, ces vestiges illisibles pour le profane prendraient tout leur sens, pensait-elle.

C’est ainsi qu’ayant garé la voiture à deux pas de la masse imposante de l’abbaye blottie juste à l’aplomb de la falaise, ils s’étaient précipités vers le porche de la basilique, situé sur l’un des côtés. Sortant de ses pensées, Alfrèdo avait remarqué la tour massive du clocher, qui dépasse au-dessus de l’édifice, et compté les 7 fenêtres gothiques : 2 fenêtres à droite du porche, 4 fenêtres à gauche, puis une autre porte latérale et une autre fenêtre.
Alfrèdo gravit les 3 marches du porche, poussa le portail et entra, suivi de Mamy.
Au fur et à mesure que leurs yeux s’habituaient à la pénombre, l’intérieur de l’édifice prenait sens avec de plus en plus de détails : la nef d’abord, d’où venait par le haut la lumière, avec ses hautes arcades, de part et d’autre, qui gardaient encore dans l’obscurité des bas-côtés leurs mystères. La base du clocher, juste en face d’eux, percée, à environ 3 mètres du sol, d’une vaste voûte qui semblait abriter une chapelle suspendue ; au-dessous, une ouverture obscure était fermée par une grille.
- On dirait qu’il n’y a personne, chuchota Alfrèdo, intimidé par le silence humide qui régnait dans la basilique abandonnée.
- À vrai dire, ça m’épate !
Mamy traversa en diagonale et passa entre la tour du clocher et la première des 3 colonnes situées sur le côté droit de la nef, suivie d’Alfrèdo. Leurs pas semblaient profaner le silence mystique de cette maison de Dieu et la tentative maladroite d’Alfrèdo pour marcher précautionneusement ne fit qu’aggraver les choses. Il constata une fois de plus comme c’était fou le bruit qu’il pouvait faire sans s’en rendre compte. Lui qui n’évoluait pas dans la vie comme un fantôme. Lorsque tout le monde dormait, par exemple, le moindre geste lui posait problème : marcher silencieusement, poser un bol sur la table, bouger une chaise, ouvrir un tiroir, faire couler l’eau du robinet.
De son côté, Mamy se disait que d’habitude on passait devant un guichet, où il fallait payer la visite avant d’entrer. Mais, ses souvenirs se mélangeaient car, en Suisse, l’accès aux musées et édifices publics est libre.
Le mystère s’épaissit encore plus quand elle se heurta à une grille cadenassée, dans un petit hall voûté, à l’endroit précis où elle s’attendait à descendre dans la crypte. Effectivement, un panneau laissait apparaître dans la pénombre le mot TRÉSOR, mais sa vétusté pouvait également faire douter de sa pertinence.
- Pourtant, c’est bien là, je me souviens bien.
- T’es sûre que ce n’est pas plutôt de l’autre côté, Mamy ? dit Alfrèdo en comptant d’un coup d’oeil 7 colonnes sur la gauche de la nef.
Il traversa devant le coeur, tandis que Mamy marmonnait des pourtant c’est bien là, je reconnais la grille, mais qu’est-ce qu’il se passe ? ils ont tout changé et d’autres messages de désapprobation, qui résonnaient et devaient tirer les saintes statues de leur sommeil de pierre.
Alfrèdo passa, devant un ambon de pierre gravé du 8e siècle, qui devait servir de chaire, longea le petit mur de clôture en pierre, ouvert au centre par un portillon en bois et partit explorer les bas-côtés, jusqu’au-delà du portail d’entrée.
Mamy s’arrêta quelques instants, après le portillon en bois, devant une curieuse colonne torsadée, posée sur le mur de clôture et prolongée vers le bas de 7 dessins sculptés dans la pierre : chaque dessin était formé de 2 ou 3 anneaux diversement enlacés ou d’une fleur.
Ils constatèrent de l’autre côté qu’il n’y avait manifestement rien qui put conduire à une quelconque crypte. Seules 7 chapelles se succèdent jusqu’au fond de la basilique.
Toute en longueur, la basilique ne comporte pas de transept, cette partie transversale qui donne à l’église sa forme de croix. Curieusement, elle a gardé au cours des siècles le plan basilical des édifices paléochrétiens, hérité de l’architecture impériale romaine, ce que ni Mamy ni encore moins Alfrèdo ne remarquèrent. Ils ne se rendirent pas compte non plus que la partie gauche de la nef n’est pas orientée au nord, mais curieusement à l’est, orientation habituelle du choeur de la basilique.
Perplexes, ils revinrent vers la tour et s’approchèrent de la grille. Un bruit d’eau qui coule et résonne comme dans une grotte provenait de la petite pièce voûtée qu’ils devinaient dans l’obscurité. Il leur fallut attendre encore quelques instants pour distinguer vaguement, au centre, une sorte de fontaine éclairée par ce qui semblait être la lueur d’un cierge.
- Le baptistère ! s’exclama Mamy.
Alfrèdo manipula doucement le loquet de fer et à sa grande surprise la grille s’ouvrit en grinçant. Guidés par la lueur, ils pénétrèrent à tâtons dans le baptistère. En fait, une faible lumière diffuse provenait, de façon assez mystérieuse, par un escalier qui descendait probablement de la chapelle supérieure. Le bruit de l’eau et l’escalier situé derrière 3 petites arcades décentrées donnaient un air oriental à l’ensemble. À présent que leurs yeux s’étaient habitués à l’obscurité, ils distinguaient les fonts constitués d’un pilier d’environ 1 mètre de haut, à triples colonnes dont la section forme un trèfle à 3 feuilles et au sommet duquel l’eau coulait en nappe sur toute la surface du pilier, jusque dans un soubassement octogonal, où elle était canalisée vers une grille. Le baptistère murmurait au bruit de l’eau et Alfrèdo crut entendre une musique angélique en provenance de la chapelle supérieure.
- Tu entends, Mamy ? chuchota-t-il assez angoissé de savoir s’il était le seul à percevoir cette musique.
Mamy, laissa échapper :
- La Laus Perennis.
- Qu’est ce que tu dis ?
- La Laus Perennis, répéta-t-elle, ces louanges venues du rite oriental que les moines chantent depuis le 5e siècle.
Alfrèdo était totalement confus, se demandant à la fois qui chantait maintenant et comment il était possible d’entendre les moines du 5e siècle.
Mais, Mamy était déjà repartie vers la nef et Alfrèdo sortit également du baptistère, comprenant tout à coup ce qui s’était passé : une quarantaine de chanoines en soutane noire, recouverte d’un surplis blanc et d’une mozette rouge, s’étaient installés silencieusement dans le coeur de la basilique et avaient commencé de célébrer l’office du soir, pendant qu’ils étaient tous les deux religieusement absorbés par leur visite du baptistère.
Alfrèdo s’installa à côté de Mamy, qui s’était assise sur un banc pour suivre la prière. Les chants polyphoniques emplissaient le volume de l’édifice et pourchassaient le silence glacé jusque dans les respirations du chant, comme la lumière de Pâques chassait les ténèbres. Alfrèdo, bercé par ces voix suaves, remarqua seulement à ce moment les vitraux modernes qui retracent le martyre de la légion romaine, dirigée par Maurice dans les premiers siècles de la chrétienté suisse, peut-être à la fin du 3e siècle. Le grand St Maurice, originaire de Thèbes en haute Égypte, était-il un Noir ?
Au bout d’un moment, Alfrèdo se rendit compte que la musique avait disparu, ainsi que les chanoines, aussi brusquement et mystérieusement qu’ils étaient apparus. Il se demanda avec inquiétude s’il n’avait pas rêvé, mais Mamy était bien là à côté de lui, absorbée par sa propre méditation.
- Elle date des Burgondes la basilique ?
- Tu sais, répondit-elle après quelques secondes, il ne reste pas grand-chose de cette époque. Le clocher date du 11e siècle, c’est la partie la plus ancienne. La basilique a été reconstruite après le grand incendie de 1693 qui a tout détruit, l’abbaye et une partie de la ville.
- Ah, bon, on dirait pas.
- En effet, c’est une restauration parfaite.
Elle ajouta :
- Depuis que les premiers moines sont venus ici, plusieurs édifices se sont succédé, bâtis les uns sur l’emplacement des précédents, tous détruits par des guerres ou des incendies. Je te montrerai les traces de cette histoire, quand on visitera le champ de fouille dehors, au nord des bâtiments de l’abbaye actuelle. En attendant, je me demande s’il ne vaudrait pas mieux chercher quelqu’un pour se renseigner.
Mamy se leva et se dirigea à nouveau vers le TRÉSOR, mais comme il n’y avait rien de plus que lors de leur premier passage et qu’ils avançaient jusqu’à la chapelle située en face de l’allée latérale, ils eurent la surprise de découvrir, sur la droite, une grille qu’ils n’avaient pas vue et qui bloquait l’accès à un petit cloître.
Chaque galerie s’ouvre sur le jardin par 5 arcades dont les doubles colonnes rondes semblent frêles comparativement aux piliers d’angle massifs et carrés. Contrairement aux arcs brisés de la basilique en forme d’ogive, ce sont ici des arcs en plein cintre en forme de demi-cercle. Partant de chaque arcade centrale, 4 chemins formant une croix mènent à la fontaine de pierre au centre du cloître, une vasque posée sur un pilier au centre d’un bassin octogonal. Il s’agit des vestiges du baptistère du 6e siècle, de cela Mamy se souvenait bien.
C’est alors que passa un chanoine, qui s’arrêta quelques instants derrière la grille.
- Je me demande comment il serait possible de visiter le trésor d’Agaune ? interrogea Mamy après avoir échangé de respectueuses et silencieuses salutations avec le chanoine.
- Mais, tout est fermé, Madame.
- Oui, j’ai bien vu.
- C’est qu’il n’y a plus rien ici depuis une bonne année : le trésor a été transféré au Musée de Genève.
- Oh, quel dommage... répondit Mamy.
Et comme le chanoine s’éloignait déjà de l’autre côté de la grille, elle ajouta :
- Quel musée avez-vous dit ?
- Le Musée d’Art et d’Histoire, répondit-il en disparaissant.
- Bon, déclara Mamy sur un ton énergique, il n’y a pas de temps à perdre ! On saute dans la voiture et direction...
- Genève ! ajouta, ravi, Alfrèdo.
- Il est presque 4h, on a largement le temps.
Oh tout compte fait, le crochet par Genève ne rallongeait pas tellement. On allait filer par le côté suisse du Lac Léman, Montreux, Lausanne, Genève.
Du coup, le champ de fouilles était passé aux oubliettes, avec sa géométrie multiforme, chrétienne puis catholique, d’abord les fondations du sanctuaire de St Théodore à la gloire des martyrs, datant du 4e siècle, une petite chapelle de 5 mètres sur 9 ; ensuite, la basilique ancienne construite au 5e siècle, puis celle inaugurée en septembre 515 par St Avit, évêque de Vienne, qui consacrait le monastère établi par la faveur du roi burgonde St Sigismond, avec sa nouvelle règle venue d’Orient : la ferveur des moines allait faire résonner la basilique, à toute heure du jour et de la nuit, de la Laus Perennis, les louanges éternelles ; puis, ce sont en partie les fondations de la basilique reconstruite à la fin du 6e siècle par un successeur de Clovis, après la destruction en 574 par les Lombards ; ensuite, celles de la basilique carolingienne de la fin du 8e siècle et enfin celles de la basilique du 11e siècle, dont il ne reste que le clocher.
Mais après tout, peut-être qu’elles étaient inaccessibles elles aussi, ces fouilles, bouclées comme la crypte par des grilles cadenassées.
Cela Alfrèdo et Mamy ne le sauraient jamais.