Succès bien mérité

Le lendemain soir, lorsqu’il eut fini son travail sur le fichier importé des États-Unis, ce n’était plus la peine d’imprimer quoique ce soit car la liste simplifiée se réduisait à un seul nom, suivi de l’adresse du musée et de tout un tas d’indications sur les objets exposés, dont la plupart n’avaient aucun rapport avec les Burgondes :

Musée d’Art et d’Histoire, Genève.

- Incroyable, Mamy : il n’y a pas d’autre musée burgonde que le Musée de Genève.

Alfrèdo avait téléphoné tout de suite la nouvelle à sa grand-mère, qui n’en revenait pas. Mais, à la réflexion, elle confia à son petit-fils que, dans le fond, ça ne l’étonnait pas tant que ça.

Tout le monde était très déçu. Évidemment. Tout le monde étant Alfrèdo et Mamy. Du coup, ils ne savaient plus que faire. Et une fois de plus Saint Bal restait muet sur une quelconque piste à suivre.

- C’est l’impasse, avoua Mamy à l’autre bout du fil, quel dommage. Ah, au fait, deux autres vases de St Martin ont été volés.

- Il y avait d’autres vases de St Martin ?

- Je me suis rappelée brusquement qu’un collectionneur d’oeuvres d’art, un vieux monsieur qui habite Veyrier, m’avait fait expertiser, il y a quelques années, 2 vases de St Martin. Magnifiques ! mais impossible de savoir leur provenance : il n’a jamais voulu me le dire. Bien, sûr je ne lui ai pas dit qu’il s’agissait de copies anciennes, c’est un monsieur tellement gentil.

- Alors, t’a choisi un vase.

- Bien sûr. Mais, le pauvre homme, cet hiver pendant qu’ils étaient à Nice, sa femme et lui, leur maison de Veyrier a été cambriolée et les 2 vases ont disparu. Les 2 vases et rien d’autre, tu te rends compte ?

- Waoooh ! laissa échapper Alfrèdo, donc le vrai vase de St Martin a bien été volé au musée de Genève.

- 3 vases de St Martin ont été volés, ajouta Mamy, un véritable trésor : je suppose que les copies datent du Haut Moyen Age, à une époque où le trafic des reliques marchait bon train. Une église qui possédait des reliques attirait des milliers de pèlerins, les dons et les aumônes. Quand tu penses que la fortune de Vézelay s’est construite au 11e siècle sur des fausses reliques.

- Mamy, c’est quoi Vézelay ?

- Vézelay ? Comment, tu ne connais pas Vézelay ? c’est une célèbre abbaye bénédictine, un véritable chef d’oeuvre de l’art roman bourguignon. Plusieurs croisades sont parties de là.

Comme il lui arrivait souvent de le faire, Mamy interrompit assez brusquement la conversation téléphonique, prenant tout juste le temps de dire au revoir.

Les jours suivants passèrent à mille choses et doucement les Burgondes retournaient vers un long sommeil d’oubli. À se demander si Mamy n’avait pas tout simplement rêvé. Ce laborieux travail de transformation de la mémoire, constamment les souvenirs sont modifiés insensiblement par des nouvelles expériences, des nouvelles informations, par les relations évolutives que l’on en fait. Un nouveau tableau, une nouvelle musique s’élabore ainsi sans cesse avec le temps qui passe.

À la dernière minute, comme d’habitude, Alfrèdo avait fini de préparer son exposé. Il était arrivé en classe avec un téléviseur grand écran, emprunté au club informatique de l’établissement. Après avoir connecté son ordinateur portable à l’écran du téléviseur, il s’était lancé dans un exposé sur les Burgondes, illustré de cartes et de photos en couleur, qu’il avait récupérées dans une encyclopédie sur CD-ROM.

Bien sûr, il avait parlé de l’histoire des Burgondes, du roi Gondebaud et de sa loi Gombette : cette loi burgonde rédigée en latin définissait dans le détail l’égalité de condition entre Romains et Burgondes, permettant en particulier les mariages mixtes ; les Burgondes se réservaient le commandement militaire, tandis que dans chaque cité un comte burgonde et un comte romain se partageaient le pouvoir civil. Il avait évoqué rapidement St Sigismond, devenu roi en 516 à Carouge, où il avait une villa à un ou deux kilomètres de Genève. C’est lui qui abandonna l’arianisme au profit du christianisme de l’Église romaine et qui fonda l’abbaye de St Maurice d’Agaune.

Puis, s’appuyant sur le contraste entre les productions en série des industries gallo-romaines d’une part et les fabrications sur mesure des forgerons et orfèvres barbares, d’autre part, il avait choisi d’illustrer son propos sur les Burgondes en élargissant à l’art germanique. En effet, un art nouveau éclôt au 5e siècle avec l’orfèvrerie zoomorphe, représentant des entrelacs d’animaux irréels et pleins de vitalité, et l’orfèvrerie polychrome, caractérisée par ses couleurs éclatantes. Magie des couleurs sur des plaques de fer incrustées ou recouvertes d’or ou d’argent, ou bien sur des pièces en bronze ou en argent moulées, incrustées de filigranes, de pierres précieuses, souvent des grenats, des almandines. Magie des émaux ou de la pâte de verre déposés au fond de cloisonnements géométriques, rappelant les alvéoles dans lesquelles les abeilles déposent leur miel.

Orfevrerie ostrogothe

Il avait montré sur l’écran du téléviseur quelques exemples remarquables d’orfèvrerie cloisonnée et d’orfèvrerie damasquinée : plaques boucles de ceintures burgondes, épées franques, couronnes wisigothes, fibule aquiliforme ostrogoth, exposés dans différents musées à Genève, Lausanne, Paris, Nuremberg. Il avait montré également l’un des reliquaires mérovingiens de St Maurice d’Agaune, orné sur 3 faces d’orfèvrerie polychrome du 7e siècle, dont les effets jouaient sur les parties cloisonnées rouges, incrustées ça et là de vert et bleu, et sur des rangées de perles en diagonale, des pierres façonnées en cabochon, polie mais non taillée en facettes, des camées.

L’excellente note qu’il avait obtenue n’étonna personne.

Mamy était très fière, même si elle n’en dit rien, se contentant de féliciter chaudement son petit-fils. De manière assez confuse, elle retournait à des études que sa mère ne lui avait pas permis de poursuivre, à son grand désespoir, et recevait de façon indirecte, puisque le travail avait été fait par Alfrèdo, une nouvelle récompense et une réhabilitation tardives.

suite