Filature rue Filaterie

- C’est très bien les filles, déclara Alfrèdo après son dernier coup de cymbales qui résonna quelques secondes dans la salle.

Il se leva et s’approcha de ses 3 copines.

Tandis qu’elles annotaient chacune à sa façon leur partition, ils échangèrent sur les améliorations possibles à ce niveau des répétitions. En effet, comme un auteur termine l’écriture de sa pièce de théâtre lors des premières répétitions, il crée sa pièce avec les acteurs, Alfrèdo achevait l’écriture de sa musique avec les musiciens. Concernant les choeurs, il s’agissait de trouver les solutions pratiques qui permettaient de mieux intégrer la partie inspirée de musiques médiévales à la partie rock de l’oeuvre.

Alfrèdo avait procédé de la même manière avec Souleyman pour faire correspondre une musique de style New Orleans à 2 temps avec la partie rythmique à 3 temps. Il avait alors fallu conserver l’esprit de cette musique de Chicago des années 1920, en particulier le côté improvisation joyeuse et dynamique, tout en respectant le rythme de la valse. Tout cela était rigoureusement calculé, en réalité. Et, c’est justement ce côté d’apparente improvisation polyphonique auquel avait tout de suite pensé Alfrèdo à Bonlieu, lorsqu’il avait choisi le CD de musique médiévale. Il n’avait pas du tout réfléchi alors à la difficulté de rassembler en une composition homogène des styles aussi étrangers, il avait plutôt été séduit par les échos qu’il avait imaginés entre ces musiques.

Alfrèdo entendit les filles écouter à nouveau les Anonymous 4.

La concordance qu’il avait trouvée entre cette musique médiévale et les voix de ses 3 copines, l’avait immédiatement séduit à Bonlieu, concordance supposée qu’il avait voulu vérifier avec Almandine en allant écouter le CD chez elle. Il était très content de constater aujourd’hui que son intuition avait été bonne. Et le plaisir qu’elles prenaient toutes les trois à chanter et mettre au point cette partie musicale, le comblait. Toutes les craintes qu’elles avaient pu avoir, de chanter dans un groupe rock, s’étaient définitivement envolées.

La répétition reprit.

Cette fois, l’orgue, la clarinette et la guitare se joignirent aux voix et à la batterie. Et la petite salle vibra au rythme marqué d’une valse lente dont l’acidité toute médiévale des choeurs donnait une tonalité étonnante à la composition contemporaine. La clarinette et l’orgue entrelaçaient 2 lignes mélodiques dont l’apparente improvisation rappelait à une oreille avertie la joyeuse spontanéité de la musique New Orleans. En tout cas, c’est ce que pensait Alfrèdo, satisfait des résultats atteints aussi rapidement.

- Je me demande si on ne devrait pas augmenter le tempo, déclara-t-il, tu ne trouves pas, Soulèye, que ça traîne un peu ?

Son copain n’eut pas le temps de répondre : un individu rondouillard, qui avait dû entrer pendant qu’ils jouaient, s’était manifesté en toussotant. Il était habillé, de façon assez coûteuse, d’un costume vert sombre et d’une chemise bleu clair agrémentée d’une cravate d’un rouge éclatant et provocateur.

- Vous êtes le chef de l’orchestre ? risqua-t-il avec un accent vaudois très marqué.

Et comme Alfrèdo approuvait de la tête, il poursuivit en riant, comme pour s’excuser de son intrusion :

- Joli... les demoiselles chantent très joliment.

Et comme tout le monde attendait la suite du discours dans un silence complètement dépourvu de curiosité ou d’hostilité, il poursuivit après s’être éclairci la voix :

- Voilà, je cherche un orchestre moderne, de qualité, pour mes soirées. Je donne des soirées... euh, des soirées friquées, ce n’est pas comme ça que vous dites ? Enfin... c’est au bord du lac Léman, vous comprenez, dans ma propriété de Nyon.

- Vous n’avez pas d’orchestres en Suisse ? demanda Véronique avec un petit sourire amusé.

- Oh, si ! Mademoiselle, mais ils sont terriblement ennuyeux et beaucoup trop chers, voyez-vous.

Tout le monde éclata de rire, à la grande satisfaction de l’inconnu qui dut penser qu’il était adopté, ou au moins accepté.

- Vos conditions seront les miennes, jeune homme, déclara-t-il aussitôt ; voici ma carte, je ne vous demande pas une réponse immédiate.

Puis, dès qu’Alfrèdo eut pris la carte qu’il lui avait tendue, il se dirigea vers la porte. Juste avant de sortir, il se retourna et ajouta :

- Réfléchissez-y. Mes soirées débutent le samedi 22 juin à 22 heures précisément. Au revoir les jeunes.

Et, il disparut dans l’escalier.

- Mince alors ! s’écria Alfrèdo.

- Tu l’as vu ce type ? demanda Soulèye en se marrant.

Raïssa était dubitative :

- Un vrai conte de fées.

Les autres n’ajoutèrent rien, perdus dans leurs pensées, un sourire sur les lèvres, les yeux dans le vide. Et puis, au bout de quelques instants la voix chanteuse d’Almandine rompit le silence :

- Je rêve.

Alors, Alfrèdo frappa un grand coup sur sa batterie et l’orchestre joua une dernière fois le morceau, sur un tempo enthousiaste, nettement plus rapide, ce qui nuisit quelque peu à la qualité suisse de la musique, qui ne fut pas tout à fait propre en ordre.

Ensuite, comme il était déjà un peu plus de 6h, la bande de 7 copains et copines se sépara, en cette fin d’après-midi du samedi 8 juin.

Alfrèdo ferma la porte de la maisonnette qui leur servait de salle de répétition à l’entrée d’un grand parc. Un tilleul centenaire projetait son ombre protectrice sur la maisonnette aux volets rouges toujours fermés. Il rejoignit Almandine qui l’attendait au portail en fer forgé solidement fixé à 2 piliers de pierre. Sur chacun des battants, figuraient en ferronneries enlacées les armoiries des comtes du Genevois. En face, de l’autre côté de la rue, s’élève, depuis le 12e siècle, la muraille de la Tour de la Reine.

Annecy, le château

Le Château d'Annecy

En débouchant sur la place du château, Alfrèdo jeta un coup d’oeil distrait à la Mercedes qui était garée à l’autre bout du parking. Ce n’était pas la seule voiture, mais celle-ci était immatriculée en Suisse. Il ne fit pas le lien de façon consciente avec son tout nouveau et unique client. Pourtant il dit :

- Je me demande comment il nous a connus ?

Almandine qui n’en avait aucune idée garda le silence. À l’autre bout de l’esplanade pavée, ils descendirent sans un mot la Rampe du Château, en direction de la rumeur qui montait de la ville. L’esprit ailleurs, ni l’un ni l’autre ne pensa à lever les yeux au virage après la petite maison couverte de lierre, juste avant de dégringoler, d’un pas rapide et sonore, la pente en contrebas de la Tour St Paul : au loin en face d’eux, par-dessus les toits de la ville, s’étale la muraille très caractéristique du Parmelan, qui était éclairée en cette fin d’après-midi par la lumière rosée du soleil. Arrivés sur la minuscule place des Esflèchères à l’entrée de la rue Perrière, alors qu’ils rejoignaient la foule des passants, Alfrèdo se retourna brusquement, mais il n’y avait personne.

- Qu’est-ce qu’il y a ? demanda aussitôt Almandine.

- Sais pas. J’ai l’impression que nous sommes suivis.

- Arrête, tu m’fais peur.

Avait-il été attiré, sur sa gauche, par le murmure de la fontaine ? Sortant par la bouche de fer fiché dans une tête de chien ou de poisson sculptée dans la colonne de pierre, l’eau coulait dans un bassin de pierre rond, cerclé de fer comme un tonneau.

Ils traversèrent la rue, puis une placette, et un petit pont au-dessus du Thiou. Laissant derrière eux la rumeur des rues passantes, ils arrivèrent au coeur du Palais de l’Isle qui servit d’atelier monétaire, puis de prison au Moyen Age. Au-dessus d’eux sur leur droite, au sommet d’un clocheton, les aiguilles d’une horloge ronde indiquait 6h18. Délaissant ce petit havre de paix des vieilles prisons, ils s’enfilèrent par le passage voûté qui permet de franchir le Thiou par le pont du passage de l’Ile.

- T’as déjà visité les vieilles prisons ? demanda Alfrèdo.

- Non, jamais, répondit sa copine.

- C’est marrant, moi non plus, dit-il.

- C’est bien la peine d’habiter Annecy, approuva Almandine en riant.

Annecy, le Thiou et le Palais de l'isle

Le Thiou et le Palais de l'isle

Puis, ils prirent le quai de l’Isle sur la gauche, envahi par la foule du samedi soir, agglutinée aux devantures des boutiques, installée aux terrasses des cafés et des restaurants. Ils se faufilèrent parmi les passants. Tout le long du canal qui sert de déversoir du lac d’Annecy, le quai était fleuri, mais ils n’y firent pas plus attention qu’au jeu, de l’autre côté du canal, des toitures aux multiples décrochements et des murs crépis d’ocre rouge, qui porte naturellement le regard jusque sur la tour carrée au toit pyramidal surplombant les 2 arcades du Pont Morens.

- Tu y crois, toi, au destin ? demanda Alfrèdo. Un type déboule dans une répète et te voilà brusquement projeté sur le devant de la scène. Ta vie change.

- Si tu n’avais pas formé un orchestre, ce type ne t’aurait rien proposé.

- C’est sûr, convint-il.

- Tu montes un orchestre, c’est bien pour donner un jour ou l’autre des concerts.

- Oui.

- Rien d’étonnant, à partir de là, qu’un jour tu y arrives. Supposons. Si ton premier engagement c’est le destin, alors c’est quoi le destin pour toi ? demanda-t-elle.

- Alors, le destin c’est peut-être ce qui a déclenché mon désir de monter un orchestre ou mon envie de composer ou tout simplement mon goût pour la musique ?

- Le destin, tu l’as avalé avec le biberon alors, s’esclaffa-t-elle. Ta mère n’écoutait pas Chopin quand elle était enceinte ?

Le sourire d’Alfrèdo disait clairement qu’il était d’accord. Et Almandine déclara sans rire, du moins le temps de le dire :

- Écoute Alfrèdo, j’me dis que je suis ta femme fatale !

- Y a rien de fait. J’veux dire : rien ne prouve que la proposition de ce bonhomme soit honnête.

Ils éclatèrent de rire et continuèrent à marcher bras dessus, bras dessous. Puis, comme ils arrivaient au niveau du Pont Morens, Almandine arrêta Alfrèdo et s’écria :

- Alf, regarde !

En suivant son regard de l’autre côté du pont, en direction du passage voûté qui conduit à la rue Ste Claire

Annecy, le Pont Morens

Le Pont Morens

Alfrèdo aperçut, l’espace d’un instant, la silhouette rondouillarde de leur riche client suisse qui voguait en se dandinant parmi la foule. Ils rebroussèrent chemin le long du quai et, juste à l’endroit où le canal se sépare en 2 bras de chaque côté des vieilles prisons médiévales, qui semblent glisser comme un navire de pierres sur l’eau verte du Thiou, remontant le courant vers le lac, ils se précipitèrent dans une boutique qui exposait, sur le quai, des tourniquets de cartes postales et des présentoirs de vieux bouquins.

L’intérieur était minuscule et 4 personnes avaient suffi à remplir tout l’espace, déjà encombré d’objets religieux, statues, croix d’olivier, santons de Provence, et d’objets d’art, émaux sur cuivre, imitations de bracelets anciens de bronze. Il y avait également des rayons de livres touristiques sur Annecy et son lac, de livres de montagne, de livres sur la nature.

Alfrèdo et Almandine se faufilèrent en bousculant un peu les gens et montèrent 3 marches sous un étroit passage voûté, tout juste suffisamment haut pour qu’on puisse passer sans se pencher, qui conduisaient à l’autre partie du magasin, beaucoup plus vaste. Celle qui donnait sur le quai avait probablement constitué autrefois les arrières, les réserves de cette librairie transformées pour les besoins du commerce.

Ils passèrent parmi les clients qui choisissaient des ouvrages, demandaient conseil au libraire, ou tout simplement flânaient entre les rayons en jetant un coup d’oeil distrait sur les livres.

En sortant, ils observèrent à gauche, la foule des passants qui remplissait la rue Jean Jacques Rousseau :

- Personne ! déclara Almandine.

Ensuite, très excités, ils traversèrent la rue et se retournèrent pour vérifier si personne ne sortait de la Librairie du Vieil Abreuvoir, comme l’indiquait l’enseigne peinte au-dessus de la porte d’entrée et de la vitrine. Alors, complètement rassurés, ils continuèrent par les arcades de la rue Filaterie, contents d’avoir roulé dans la farine ce pauvre suisse, qui manifestement ne connaissait pas les astuces de la ville.

Almandine déclara :

- Tu m’fous la trouille avec tes histoires. T’es sûr que c’était lui, d’abord ?

- Alors ça, c’est la meilleure, c’est toi qui me l’as montré.

À mi-parcours sous les voûtes, ils coupèrent par le passage de la cathédrale, traversèrent les jardins de l’ancien Palais épiscopal et déboulèrent les quelques marches qui aboutissent rue Royale. Ils regardèrent à droite, à gauche, s’ils voyaient venir quelqu’un parmi les passants. Sur le trottoir. Puis celui d’en face. Personne. Évidemment.

Ils avaient regardé juste pour vérifier une croyance, prête à se transformer en certitude. Ils avaient obtenu la confirmation qu’ils souhaitaient. Le jeu, ce jeu-là de la filature était terminé. Ils étaient déjà repartis en pensant à autre chose. Dans un monde rassurant, le monde des réalités ordinaires. Où les choses étaient normales. Où les événements de la vie courante survenaient et se déroulaient simplement, de façon prévisible. Comme on s’attendait à ce que les choses se passent. Comme l’eau du lac s’écoule le long du Thiou, se sépare de chaque côté du Palais de l’île et les eaux se rejoignent et coulent et coulent et coulent. Un cygne vous regardait et vous pensiez qu’il vous réclamait à manger.

Un peu plus loin, ils entrèrent dans le magasin d’instruments de musique où, à la fin de la répétition, ils avaient projeté de se rendre en passant par les quais.

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