Le prof et le destin
Une salle de classe. Le professeur et les élèves regardent une vidéo , un extrait des 7 mercenaires.
Pendant que des élèves tirent les rideaux, on entend des commentaires prononcés à voix basse. Le professeur, qui a l’oreille fine, dit :
- Très bien Michaël, c’est un film de John Sturges effectivement. Quelle année ?
- 1960.
- 1960, bien. Nous allons nous interroger sur cette scène de la bagarre entre l’homme au revolver et l’homme au couteau. Des idées ?
Commentaires chuchotés : ...James Coburn... Bruit d’élèves qui remuent sur leur siège. Un élève intervient :
- Yul Brynner est en train de recruter ses mercenaires.
- Oui, intervient le professeur ; cependant vous confondez l’acteur et son personnage.
Rires dans la salle.
Il reprend :
- À votre avis, qu’est-ce qui provoque la bagarre ?
Hésitation des élèves qui connaissent les exigences de leur professeur : il n’a pas demandé qui provoque ?, à qui la faute ? mais plutôt quel est le processus qui déclenche la bagarre ? Cependant il a utilisé le mot provoque. Un élève se lance à l’eau et propose :
- Le groupe d’hommes incite l’un des leurs à la bagarre, l’homme au revolver. Cependant, l’homme au couteau... qui semble dormir assis par terre avec son chapeau sur le nez...
- Oui ? encourage le professeur.
Alfrèdo Cortex intervient alors en une phrase prononcée d’un jet :
- Tout le monde sait que Britt va plus vite avec son couteau qu’un homme armé d’un revolver. Mais ça paraît incroyable.
- Vous voulez dire qu’il y est pour quelque chose, cet homme au couteau ? Alors qu’en apparence il est tranquille dans son coin et ne demande rien à personne.
- Oui, poursuit Alfrèdo, encouragé mais conscient du risque qu’il a pris. Il a bien fallu qu’il le dise, ou même qu’il s’en vante, ou encore qu’il en fasse la démonstration quelque part ailleurs et, parmi les hommes de ce village ou de ce ranch, des gens l’ont su.
- Bien... donc le groupe d’hommes et l’homme au couteau sont responsables de la bagarre ? insiste le jeune professeur.
Commentaires parmi les élèves.
- Oui ? faites-nous part de vos conclusions, demande-t-il en s’adressant du regard à l’un d’eux.
- Eh bien, hésite celui-ci, le groupe est plutôt hostile à l’étranger, l’homme au couteau ; le groupe insiste de façon très belliqueuse après qu’il se soit levé, qu’il ait fait la démonstration de sa rapidité au couteau et qu’il se soit à nouveau assis.
- En a-t-il vraiment fait la démonstration ?
Un autre élève intervient :
- Ben non, ils ont tiré sur la cible en même temps et on ne sait pas qui l’a touchée le premier. L’homme au couteau affirme que c’est lui, l’homme au revolver prétend que non. On veut savoir vraiment !
- Bien, on veut savoir vraiment. Qui veut savoir ?
- Nous, les spectateurs, répond aussitôt l’élève.
- Nous voici donc avec 3 coupables : le groupe d’hommes qui semble provoquer l’homme au revolver qui provoque l’homme au couteau ; l’homme au couteau qui ne semble vouloir qu’une seule chose, se reposer tranquillement à l’écart des autres ; et nous les spectateurs qui voulons savoir et voir. Ça fait un jeu systémique avec beaucoup de monde, vous ne trouvez pas ? Tous ces intervenants sont-ils de même nature ? demande le professeur. Oui ?
- Il y a des personnages joués par des acteurs et, d’autre part, un public : les spectateurs, nous, intervient aussitôt l’élève interrogé du regard par son professeur. En toute logique, nous n’avons pas pu intervenir dans cette bagarre ; par contre l’auteur, lui... le scénariste a écrit cette scène en pensant à nous.
Le professeur jubile de lire sur le visage de ses élèves l’état d’esprit déconcerté provoqué par le jeu socratique de ses questions.
- Je vous laisse réfléchir aux implications de ce nouveau regard, de cette nouvelle compréhension de la scène : vous pourrez en discuter entre vous après le cours. Continuons : l’homme au couteau, Britt, se lève une deuxième fois, accepte le défi que lui lance l’homme au revolver et le tue en lançant, lui, son couteau plus vite que l’autre ne peut dégainer et tirer. Cependant, ce n’est pas une simple bagarre parmi d’autres ; pourquoi ?
Plusieurs élèves en même temps :
- Yul Brynner !
- Il y a Chris qui regarde.
- Le chef des mercenaires est là.
- Oui ? intervient le professeur.
L’élève interrogé répond :
- Le chef des mercenaires, Chris, assiste à toute la scène et tout le monde pense : Britt, c’est bien l’homme qu’il lui faut pour réussir sa mission.
- Exactement ! Il est facile d’imaginer le rôle que l’homme au couteau pourra jouer par la suite. Bien. Cet homme est un étranger face à un groupe hostile ; il est sur le point de prendre son bagage et de partir dans un autre village ou un autre ranch ; mais soudain sa vie bascule à cause de la présence du chef des mercenaires, qui est venu le recruter. Drôle de hasard, vous ne pensez pas ?
- C’est encore un coup monté par le scénariste.
Rires dans la salle. Le professeur rit également et encourage, par son attitude, les autres à intervenir.
- C’est le destin, il va mourir. En acceptant d’aller dans ce village, pour aider les paysans mexicains à se débarrasser de la bande de pillards, il va mourir.
- Et voilà la mort, le grand coupable s’il en faut un. Nul n’échappe à la mort. À votre avis : est-ce une tragédie ? Est-ce le Destin ? Est-ce un simple fait sur lequel notre esprit trébuche ? Que se passe-t-il ?
À ce moment précis, la sonnerie annonçant la fin des cours ce lundi soir retentit, ce qui déclencha instantanément un éclat de rire général, auquel participa le professeur.
Le chahut redoubla lorsque quelqu’un déclara :
- C’est le destin !
Le jeune professeur s’était laissé prendre par l’horaire. Il n’avait pas eu le temps d’aborder la question de la souffrance : qu’est-ce qui fait souffrir l’homme ?
Dans une autre histoire, peut-être, il demanderait si l’homme ne s’est pas condamné lui-même à souffrir ? au nom de quelle croyance ? celle mise en scène par les Grecs ? celle transmise par la Bible et renouvelée par le christianisme ? par habitude, maman bobo ?
Les élèves avaient quitté la salle de classe et leur professeur, pensif, boucla sa serviette et s’en alla lui aussi.
Il avait évoqué une scène de bagarre, où il n’y avait que des hommes. Que des garçons, pas de filles. C’était une de ces scènes où l’homme est à la fois un homme et un garçon. Il est le monde à lui tout seul. Un monde qu’il domine. Il est juge et partie.
Dans d’autres histoires, il y a des cow-boys qui tuent d’autres cow-boys, tuer des Indiens ça fait désordre à présent. Il y a des flics qui tuent des truands, à moins que ça ne soit le contraire. Il y a Truc qui aime Machine qui l’aime comme elle aime le poulet grillé et qui meurt du sida ; et il épouse l’autre, la nana bronzée et belle comme un top modèle et ils sont tous très malheureux.