Corps et âme
- T’aurais pas quelque chose ? j’ai mal à la tête.
Alfrèdo s’assoit par terre, dos contre le lit.
Almandine sort de sa chambre et revient quelques instants plus tard avec un cachet et un verre d’eau, qu’elle pose sur son bureau.
- La liaison corps - esprit, tu as entendu parler ? Alf.
- Oui, vaguement.
- Les états d’âme influencent le corps. Le corps conditionne les pensées. Ernest Laurence Rossi a étudié les transformations de l’organisation de l’information entre le corps et l’esprit.
- Tu peux répéter ?
- Si tu préfères, les traumatismes s’inscrivent corps et âme. Mais les expériences heureuses, celles que l’on juge réussies, également.
- Si tu veux parler de mon agression, écoute, franchement je m’en fiche complètement. Je suis tombé, je me relève, je repars, c’est tout. Sans état d’âme du style c’est ma faute, je suis nul, ce genre de chose.
Alfrèdo s’était exprimé en regardant par terre. Il relève les yeux vers Almandine et demande, avec un léger sourire :
- Tu me proposes une expérience heureuse à la place du médicament ?
- D’accord.
Almandine s’accroupit à proximité d’Alfrèdo, pose légèrement la main droite sur son genou gauche et lui demande d’une voix altérée, plus lente, plus grave, rythmée par la respiration d’Alfrèdo :
- Est-ce que tu peux... penser à rien et penser... à quelque chose d’agréable...
Alfrèdo se met à rire, puis retrouve son sérieux. Almandine continue :
- Un bon moment... Tu peux m’en parler... ou le garder pour toi.
Alfrèdo regarde dans le vide, devant lui. Manifestement ce n’est plus Almandine qu’il regarde. Elle décèle l’ébauche d’un léger sourire sur son visage.
- Bien... Tu peux te laisser envahir... par ce souvenir agréable... Tu peux garder les yeux ouverts... ou fermer les yeux... Peut-être entendais-tu quelque chose...
Alfrèdo a fermé les yeux, son visage s’épanouit.
- Bien... Tu retrouves... encore plus de détails... c’est un moment agréable... peut-être des sensations
Alfrèdo éclate de rire et ouvre les yeux. Almandine sourit, mais elle est surprise, légèrement contrariée d’avoir été interrompue, puis elle se met à rire.
- Là tu exagères, Alf.
- Mais c’est toi.
Ils rient de bon coeur. Almandine se relève, se dirige vers la fenêtre, allume le lecteur de CD et se laisse tomber dans l’unique fauteuil.
- T’as senti quelque chose au moins ?
- Ouais, c’était super. C’est de l’hypnose, c’est ça ?
- Oui, enfin un début. L’hypnose du docteur Milton H Erickson remonte au début des années 1950.
La musique s’installe en sourdine dans la chambre.
Almandine continue :
- L’astuce, c’est de trouver un moyen pour bloquer le cerveau gauche, cette part raisonnable de notre esprit qui produit un contrôle rationnel, logique sur notre façon de penser. C’est par le cerveau gauche que nous sommes capables de nous exprimer avec précision, d’analyser une situation, de suivre une méthode, de contrôler des faits.
Alfrèdo approuve d’un "Hm Hm" sur deux tons, aigu, plus grave. Il reconnaît la musique.
- Tu comprends, de cette façon tu libères le cerveau droit, c’est-à-dire la part intuitive de notre esprit qui est synthétique, visionnaire, imaginative, émotive, sentimentale.
- Et alors, on s’endort ?
- Mais non, pas du tout.
Ils rient.
- On se réveille à autre chose, au contraire. Le contrôle de la raison ne permet pas les changements de comportements. Un blocage du cerveau gauche, lorsque je suis surprise par exemple, crée de la confusion dans mon esprit et laisse la possibilité d’un nouvel apprentissage rapide et efficace. Une nouvelle façon de penser, d’envisager une difficulté, un nouveau comportement peuvent alors se mettre en place, dans mon esprit et dans mon corps. Le passage cerveau droit, permet de trouver des solutions originales à un problème complexe.
- Intéressant. En fait, lorsque je fais appel à mes côtés joueurs, créatifs, imaginatifs, ou lorsque je fonctionne au feeling, j’utilise mon cerveau droit.
- Exactement.
- Je suis naturellement doué ? alors.
- Très doué, même.
Alfrèdo écoute la musique avec plaisir. Il n’a plus mal à la tête.
Le cachet et le verre d’eau sont toujours sur la table.