Neiges du Beaufortin

Combe de la Neuva

Au début, tonifiés par l’air vif du petit matin qu’Alfrèdo respirait comme on boirait l’eau glacée des torrents, ils avaient suivi un chemin qui s’élève doucement en fond de vallée avant de s’enfiler dans la Combe de la Neuva. Depuis une petite heure qu’ils avaient laissé le sentier du col de la Seigne, Alfrèdo avait trouvé son pas montagnard au rythme lent et particulier, qui permettait de s’élever progressivement et de marcher pendant des heures avec un sac sur le dos. Ce rythme prenait naturellement sa source dans la montée, qui obligeait rapidement à ralentir la marche, et était entretenu par le poids des chaussures et la pesante succession des pas, accordée à la respiration que la montée en lacets rendait plus rapide. Alfrèdo suivait Myrtille qui le guidait sur le flanc de la montagne. Au fur et à mesure de leur progression, ils entendaient les sifflements stridents des marmottes retentissant par-dessus le murmure confus de la vallée, chaque fois qu’un guetteur estimait que la distance d’approche n’était plus respectée.

Un peu avant 5h, Alfrèdo avait sursauté aux tous premiers bip bip du réveil et s’était levé plein d’ardeur et d’impatience pour cette nouvelle journée d’aventure et de découvertes. En sortant, il constata que le disque rond de la lune jetait encore sa lumière pâle dans l’aube naissante. Elle allait bientôt disparaître du côté des Bauges. Comme c’est facile de se lever aujourd’hui, se dit-il ; et il rentra préparer le petit-déjeuner pour lui et Myrtille, qu’il dut finalement secouer pour la tirer du lit.

- Allez Myrtille, le déjeuner est prêt.

- C’est quelle heure ? avait marmonné sa tante à moitié endormie en se retournant dans son lit, ce qui eut pour seul effet de chasser Cybelle ; elle sauta de la couette, avec un miaulement altéré sur la fin par l’impact sur le sol.

- Miaaaa... ON.

Ils avaient quitté Beaufort avec un ciel d’un bleu intense, prometteur d’une magnifique journée. En débouchant au lac de Roselend, ils avaient trouvé le soleil, qui avait joué à cache-cache avec le Roc du Vent jusqu’au Cormet de Roselend, tout juste ouvert à la circulation. De magnifiques congères bordaient chaque côté de la route.

- Il y a encore pas mal de neige, avait constaté Myrtille, j’espère qu’on va pouvoir accéder aux cristaux.

Après les Chapieux, Myrtille avait garé la Renault Express en dehors du chemin et ils étaient partis à pied en fond de vallée encore plongée dans l’ombre des Grandes Aiguilles.

En sortant de voiture, Alfrèdo avait tout de suite été frappé par le grondement des torrents et cette espèce de rumeur de la haute montagne, faite de souffles du vent, de fracas de séracs qui s’effondrent, de bruits de pierres qui dégringolent. Il avait jeté un coup d’oeil sur les montagnes tout autour avec une pointe d’anxiété : C’est haut s’était-il dit, en se rappelant que c’était lui qui avait eu cette idée d’aller aux cristaux.

Et sa tante, que son métier d’accompagnatrice en montagne laissait libre à cette époque de l’année, s’était réjouie de cette bonne surprise. Pas facile de vous faire venir en montagne, se plaignait-elle parfois auprès de ses neveux et nièces, qui avaient bien d’autres sujets d’intérêt que la marche à pied ou en raquettes et les randonnées à ski de fond.

Enfin, pour quelle raison, Myrtille l’ignorait, Alfrèdo s’était-il soudainement intéressé aux cristaux ? Peut-être venait-il de découvrir la minéralogie, allez savoir.

Ils avaient retrouvé le soleil en s’élevant au-dessus de la vallée et Alfrèdo avait pu apercevoir ses premières marmottes, dressées bien droit sur leurs pattes postérieures à la façon d’un écureuil, en éveil, avant qu’elles disparaissent furtivement au creux d’un éboulis. Évidemment, sans Moumoute c’était le rêve pour voir la faune sauvage et Myrtille lui avait déjà fait découvrir, perché sur un gros bloc, un merle de roche, dont il avait fini par voir, au gré de ses mouvements, la tête et le dos bleus avec une tache blanche sur le croupion, ainsi que le ventre roux. Il avait entendu, puis aperçu un crave à bec rouge qui faisait des acrobaties le long d’une falaise un peu plus haut ; par contre, à cette distance il n’avait pas pu dire si les pattes étaient vraiment rouges.

- Bon, on va faire une petite pause, déclara Myrtille, en posant lourdement son sac à dos sur le sol.

Myrtille avait rempli son sac de tout l’attirail soigneusement trié avant de partir : cordes, longue vue, appareil photo, livres d’identification de la faune et de la flore alpine, marteau à cristaux, un piolet au cas où, une pharmacie homéopathique et d’autres choses indispensables ; il y avait aussi sa fourrure polaire. Dans son sac et dans celui d’Alfrèdo, nettement plus léger, se trouvaient également une paire de chaussettes de rechange, des vivres de courses et de l’eau dans une gourde. Alfrèdo avait ajouté dans le sien l’anorak qu’il avait enlevé en attaquant la pente.

À présent le soleil, déjà haut en ce début de matinée, illuminait les pentes exposées à l’est, depuis les 2 Têtes des Fours jusqu’au Mont Tondu. De ce côté, la neige était remontée nettement plus haut que sur les pentes nord. Le glacier des Lanchettes scintillait à tel point, entre 2500 et 3000 mètres d’altitude, qu’il était indispensable de mettre ses lunettes de soleil pour observer ce côté de la montagne. Depuis l’endroit où ils reprenaient leur souffle, le versant italien de la chaîne du Mont-Blanc était visible au nord, avec la Noire de Peuterey et l’Aiguille du Brouillard, ainsi que les glaciers que les rayons du soleil faisaient miroiter dans l’air pur et vif de cette matinée de grand beau temps.

Myrtille tendit un tube de crème de protection solaire à Alfrèdo en lui disant :

- Tiens, passe-toi ça sur le visage et insiste sur les lèvres, le nez et les oreilles.

Tout en grignotant des figues et des noisettes, Myrtille jumelait, comme elle aimait à dire : elle observait la vie de la montagne à travers ses jumelles, dont l’exceptionnelle luminosité et le grossissement moyen (8 x 30) étaient adaptés à l’ornithologie.

Alfrèdo, quant à lui, préférait nettement les Lions et les Mars, petites friandises aux noisettes enrobées de chocolat, dont il conservait, par une habitude de respect de la nature déjà ancienne, les papiers d’emballage dans l’une des poches de son sac à dos.

- Tiens, les chamois... constata Myrtille comme si c’était évident qu’à cette époque des chamois devaient se trouver à cette heure-ci sur ce versant de la montagne.

Elle passa les jumelles à Alfrèdo, tandis qu’en quelques secondes elle sortait de son sac à dos et installait la longue-vue. Elle pointa rapidement au bon endroit et dit :

- Tiens, regarde, tu verras mieux.

Elle lui expliqua le maniement de la lunette pour déplacer le champ de vision et de nouveau reprit ses jumelles.

Un moment plus tard, elle s’écria, incrédule :

- Mais qu’est-ce qu’il fout là-bas ?

Délaissant la longue-vue, Alfrèdo tourna aussitôt le regard vers cette partie de la montagne qu’elle observait avec ses jumelles. Après une recherche attentive, il finit par remarquer un minuscule point sombre qui semblait bouger dans les pentes abruptes et recouvertes de neige du côté du col de la Seigne.

Myrtille lui passa ses jumelles et pendant qu’il constatait que le petit point dans la neige n’était pas un chamois, elle lui dit :

- Tu m’attends ici, tâche de t’occuper pendant que je vais jeter un coup d’oeil. Je risque bien d’en avoir pour 2 bonnes heures aller-retour. Bon, je te laisse un peu de matos pour alléger mon sac et aller plus vite.

Myrtille s’en alla d’un pas sportif et soutenu, en travers de la montagne. Alfrèdo constata sur sa montre qu’il était 9h18. Après cette montée tranquille, elle était méconnaissable : maintenant, elle progressait rapidement, apparemment sans effort. Au bout d’une demi-heure de marche en dévers, à brasser la neige, elle s’arrêta quelques instants pour récupérer son piolet sanglé sur le sac à dos et reprit aussitôt sa montée vers le petit point sombre qui s’était immobilisé. Enfin, elle finit par devenir, elle aussi, un petit point sombre sur la neige, perdu dans l’immensité de la nature.

Il n’était pas loin de midi, quand Myrtille revint avec un garçon en piteux état qu’elle avait encordé et qui se laissa tomber d’épuisement sur le sol, dès qu’il fut arrivé à proximité d’Alfrèdo.

- Mais, c’est mon anorak ! s’exclama-t-il sur un ton à la fois stupéfait, incrédule et révolté.

Le jeune, complètement épuisé, resta muet, les yeux perdus dans le vide. Alfrèdo n’avait pas bougé de sa place. Il lui dit sur un ton plus conciliant :

- Je m’appelle Alfrèdo et toi ? comment tu t’appelles ?

Le jeune secoua la tête pour indiquer qu’il ne comprenait pas et réussit à sortir quelques mots dans une langue qui réveilla chez Alfrèdo des vieux souvenirs de latin.

- Il est étranger, confirma Myrtille. À mon avis, il arrive d’Italie. Est-ce qu’il s’est perdu en voulant passer par le col de la Seigne ? J’espère qu’il n’y en a pas d’autres là-haut.

- Des clandestins, alors, suggéra Alfrèdo.

- Ça m’en a tout l’air, approuva Myrtille tandis qu’elle lui offrait des fruits secs et de l’eau. C’est dingue, je ne sais pas comment il a fait pour passer la crête en cette saison. Tu aurais vu la neige qu’il y a encore là-haut.

Habillé de vêtements légers avec des chaussures de ville aux pieds, manifestement ce n’était pas un montagnard. Alfrèdo se disait également qu’il ne venait pas non plus de l’un des nombreux centres de vacances du massif qui hébergeaient, à longueur d’année en dehors des périodes de vacances réservées aux touristes, des classes de neige et des classes vertes.

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