Trois anges passent
Au moment précis où, du côté de la rue Ste Claire et des vieux quartiers d’Annecy, le bourdon de la cathédrale St Maurice vibra de son premier coup de 4h, l’horrible sonnerie du lycée Berthollet retentit dans les cours intérieures de l’établissement et quelques instants plus tard, à croire qu’ils avaient passé leur temps à attendre ce signal des libertés retrouvées, une première ribambelle de jeunes étudiants s’échappa brusquement en criant par la porte principale. Puis, l’établissement laissa bientôt filer, telle la vapeur d’une cocotte-minute, un flot ininterrompu de jeunes turbulents et braillards, qui s’enflait de minute en minute et se répandait sur le trottoir, débordant jusque dans la rue. Au même moment, par un portail ouvert de l’autre côté du lycée, une flopée de jeunes sortaient de cet antre de savoir et d’éducation programmée en poussant vélos et mobylettes.
Et plus loin encore, à quelques rues d’ici, le Lycée Raoul Blanchard lâchait à la vie de cette fin d’après-midi son cortège piaillant de demoiselles, qui s’éparpillaient devant le lycée en bouquets de jeunes filles légèrement surexcitées par ce brutal relâchement de la pression scolaire.
Et puis, petit à petit les attroupements de jeunes étudiants se dissipèrent devant chaque établissement, abandonnant à la ville et à ses piétons, rues et trottoirs. En fait, les deux établissements étaient mixtes bien sûr, sauf peut-être dans la tête d’Alfrèdo, allez savoir.
En tout cas, il ne resta plus, devant les murs roses de Blanchard, qu’un petit groupe de conspirateurs composé de 2 copains de Berthollet qui avaient rejoint 3 copines de ce qui fut, jusque dans les années 1970, le Lycée de jeunes filles.
- Allez Véro, laisse-toi faire, tu verras c’est facile : t’as juste à te trémousser un peu.
Les 3 filles éclatèrent de rire à la déclaration pas très rassurante de Souleyman, le copain clarinettiste d’Alfrèdo, lequel vint à sa rescousse :
- N’écoutez pas Soulèye, c’est juste une question de rythme, c’est rien du tout : avec les voix que vous avez, vous imaginez ? toutes les trois ça va être du délire.
- Oui, peut-être, mais pour les répètes ? s’inquiéta Véronique, mi-effrayée à l’idée de faire partie d’un orchestre, mi-curieuse de cette nouveauté.
- Je crois que je peux avoir un local sur Annecy, répondit Souleyman.
- Et puis, ça vous changera de la chorale, blagua Alfrèdo.
- Tu l’as dit ! s’exclama Almandine.
- En effet ! pouffa Raïssa au même moment.
Et les 3 filles furent prises d’un fou rire en pensant aux chants profanes et religieux qu’elles chantaient à la chorale.
- Pourquoi pas, risqua enfin Véronique, ça nous changera de Mozart.
- Et toi, Raï, t’es d’accord ? demanda Alfrèdo avec un sourire charmeur.
- Je veux bien essayer, Alf, mais j’te promets rien, répondit-elle malicieusement.
Alfrèdo interrogea également du regard Almandine, mais il connaissait la réponse depuis un moment : son visage épanoui, ses yeux gourmands avaient déjà dit oui. Elle approuva de la tête avec un sourire prêt à se transformer en rire à la moindre occasion.
Les 2 garçons rayonnaient de leur triomphe. À vrai dire, ils étaient les premiers surpris de cette victoire facile, alors que tout cela était parti d’une simple boutade d’Alfrèdo : à son copain qui se plaignait de ne pas avoir une troupe de danseuses pour rendre leur orchestre plus attractif, il avait répondu du tac au tac : moi j’en connais qui seraient d’accord.
Bien sûr, c’était très présomptueux de sa part, car il ne connaissait pas de danseuses en réalité. Mais l’idée avait fait son chemin, les danseuses s’étaient transformées en chanteuses et il n’avait plus suffi que de mettre un nom sur 3 charmants visages ou plutôt, Alfrèdo avait mis un visage sur chacune des 3 voix. Ensuite, il avait composé un morceau à 3 voix, qu’il avait intégré à sa musique pour orgue, guitare, clarinette et batterie de manière à ancrer définitivement cette idée dans la réalité fugitive et mélodique de leur camaraderie.
Forts de cette préparation psychologique, ce soir Souleyman et Alfrèdo s’étaient jetés à l’eau à la sortie des cours et ce premier bain était prometteur de beaux jours, agrémentés de délicieuses baignades et de soirées estivales, laissant espérer d’audacieux bains de minuit. Enfin, on pouvait toujours rêver ! Encore fallait-il à présent que les 3 égéries franchissent avec succès la barre des premières répétitions. Mais, Alfrèdo se disait que le plus difficile venait d’être réalisé, que les 3 meilleures chanteuses de la chorale avaient finalement accepté de changer d’univers musical. Dans son enthousiaste optimisme, le reste j’en fais mon affaire, il demanda :
- Quand est-ce que vous finissez les cours ?
- On arrête mardi et toi ? répondit Almandine.
- Je finis demain soir.
- Veinard !
Almandine riait en regardant Alfrèdo. Souleyman proposa :
- Bon. Alors on se fixe notre premier rendez-vous samedi prochain, ça vous va ?
- Après-demain ? s’inquiéta Raïssa.
- Eh, pas si vite, dans 8 jours, laissez-moi le temps de m’organiser pour le local. Je vous confirme.
- D’accord, ça nous changera de nos révisions pour le français du bac, déclara Véronique.
Sur un échange de bisous enthousiastes, le dernier petit groupe de la sortie des lycées se dissipa dans l’air du soir et les rues de la ville.
Alfrèdo sortit de son sac à dos son skate à processeurs intégrés. Un micro-ordinateur pilotait un asservissement permettant de contrôler les amortisseurs et le freinage en fonction du mouvement des jambes et de la pression des pieds sur la planche. Ainsi Alfrèdo pouvait aussi bien atteindre rapidement une vitesse remarquable que s’arrêter en un pile étonnant de précision.
Après avoir repositionné convenablement le sac sur son dos, Alfrèdo s’élança dans une course sinueuse et fluide à travers la foule disséminée des piétons, qui circulaient sur le trottoir Est de la rue Président Favre. Il progresse sans effort, porté par ce nouvel enthousiasme qui lui fait battre le coeur. Il a l’impression de voler, de danser, léger, aérien, élégant, parmi des ombres, des nuages. En quelques longues glissades, qui font chanter le skate d’un léger ronronnement de roulements à billes, Alfrèdo atteignit le centre culturel Bonlieu.
Arrêt. Impeccable.
Déjà.
Il atterrit, prit sa planche sous le bras et s’en alla rendre des livres qu’il avait empruntés à la médiathèque. Il se faufila parmi les gens nombreux à cette heure dans le grand hall bruissant, éclairé par les verrières du plafond. Il monta au premier étage par un escalier en spirale, salua au passage des copains qui discutaient à l’entrée de la médiathèque, franchit le seuil, déposa ses livres à l’accueil et se dirigea vers le silence respectueux des salles de lecture.
En connaisseur des lieux, il alla directement dans la salle de prêt de documents sonores et commença à farfouiller parmi les CD de musiques médiévales. Il y avait un bac entier consacré à ces musiques brusquement projetées sur le devant de la scène, que le public découvrait avec délices. Les musiques religieuses éditées par Harmonia Mundi depuis très longtemps et les musiques profanes du Clémencic Consort n’avaient pas réussi jusqu’à présent à dépasser le petit cercle des amateurs cultivés. Et voilà que, tout à coup, après la musique planante de Jean Michel Jarre et les chants grégoriens reclassés musique new-age, il avait suffi, pour que le public s’entiche de musique polyphonique médiévale, que les voix aériennes des chanteuses d’Anonymous 4 traversent l’océan Atlantique et viennent planer sur la vieille Europe en nous faisant redécouvrir organum, motet et conduit. Ces diverses formes du chant polyphonique religieux, datant du 9e siècle pour l’organum, ont été codifiées au 12e et 13e siècles.
Alfrèdo venait de sélectionner un nouveau compact disque, un CD de vièle médiévale, La Lira d’Espéria, et jetait un coup d’oeil au livret.
- Ah, tu es là, tu t’intéresses à la musique classique ?
Alfrèdo, qui avait reconnu la voix d’Almandine, se retourna et lui dit :
- Tu ne savais pas ?
- Jordi Savall ! s’exclama-t-elle en découvrant le choix d’Alfrèdo et elle ajouta avec emphase : c’est bien.
- Tous les matins du monde, ironisa Alfrèdo.
- Tu l’as vu ? s’enthousiasma Almandine.
- En fait, je suis tombé là-dessus par hasard, je cherchais des choeurs pour ma musique, poursuivit Alfrèdo.
Il avait sorti un CD de la petite pile qu’il tenait dans sa main gauche, son skate coincé sous le bras, et le tendit à sa copine. Puis, comme cela devenait franchement acrobatique, il décida de remettre le skate dans son sac à dos.
- Mais... je croyais... hésita Almandine, tu composes de la musique classique ?
- Pas du tout, j’ai juste envie de donner une tournure médiévale aux choeurs que vous allez chanter.
- Ah oui, approuva Almandine, des motets, je sens que je vais adorer.
- J’espère.
- Je ne sais pas comment tu vas pouvoir utiliser cette architecture polyphonique, mais j’adore l’indépendance du dublum et du triplum du motet par rapport à la teneur.
- Alors, on l’écoute ? proposa Alfrèdo.
- Ici ?
Alfrèdo la regarda droit dans les yeux et répondit le plus sérieusement du monde :
- Chez toi.
Almandine marqua un léger temps d’arrêt, regardant Alfrèdo, tout aussi sérieusement, de ses yeux sombres et profonds. Puis, elle approcha son visage du cou d’Alfrèdo et l’embrassa juste sous l’oreille droite. Ce qui le chatouilla et lui déclencha un fou rire qu’il lui communiqua aussitôt. Ils s’en allèrent bras dessus, bras dessous et riaient tellement, qu’Alfrèdo immobilisa un certain temps la file d’attente en cherchant vainement sa carte, afin de faire enregistrer le prêt de compacts disques.
Alors qu’ils allaient quitter la médiathèque, Alfrèdo marqua un temps d’arrêt :
- Et ça, tu connais ?
Almandine, retrouvant son sérieux, tendit l’oreille à la musique diffusée à ce moment-là.
- Je donne ma langue au chat.
- Guillaume de Machaut était chanoine à Reims quand il a composé sa messe de Nostre Dame.
- Ah oui ! Mais, tu penses sérieusement à te lancer dans la technique de l’isorythmie ?
Alfrèdo regardait Almandine en riant. Elle continua :
- Tu vas t’amuser, c’est un vrai jeu mathématique de rigueur et de précision. Il te faudra un ordinateur.
- Tu l’as dit.
Ils écoutèrent quelques instants le Kyrie, puis ils sortirent en chahutant.
Recueils de chants liturgiques, les antiphonaires se caractérisent par la monodie du plain-chant. Cette tradition codifiée par St Ambroise au 4e siècle devient le grégorien entre le 7e et 11e siècles. Les chants liturgiques des antiphonaires ou les textes liturgiques de l’organum, sont construits avec des voix qui se superposent en un mouvement parallèle. L'Ars Nova vient bousculer cette tradition au 14e siècle.
Alfrèdo se disait qu’il avait réussi à donner une tournure angélique à sa petite musique, dont les 17 premières mesures avaient grossi et accoucheraient bientôt d’une composition quadri mélodique de musique contemporaine. Sa musique serait construite à la manière des motets de l’Ars Nova, qui se caractérisent par 3 ou 4 lignes mélodiques individualisées et indépendantes. La teneur sert de base avec un texte liturgique en latin et les autres voix comportent des textes religieux ou profanes en français. Tous ces textes sont écartelés par la vocalise sur chaque syllabe ou écrasés par la superposition des voix et ne sont pas directement compréhensibles,
Ainsi, par un savant calcul l’ordinateur d’Alfrèdo ferait correspondre la vieille structure rythmique ternaire, symbole de perfection de la musique religieuse occidentale jusqu’à l’Ars Nova, et 4 mélodies indépendantes : la partie vocale à 3 voix serait fortement imprégnée de musique médiévale, la partie clarinette serait inspirée du Jazz New Orleans des années 1920 à Chicago, les deux parties orgue et guitare basse continueraient d’être nettement marquées rock, tandis que le rythme resterait, depuis le début, le rythme nostalgique d’une valse à 3 temps.
Pour l’instant, Alfrèdo, qui semblait avoir complètement oublié Mélodie, avait coulé sa démarche dans celle d’Almandine. Ils passèrent sous les arcades de la rue du Pâquier et, d’un pas alerte, bifurquèrent au niveau de la margelle de l’ancien puits St Jean, creusé au 15e siècle par les chevaliers de St Jean de Jérusalem. En face de l’église Notre-Dame, déjà célèbre au 14e siècle pour ses pèlerinages, les grands pardons d’Annecy, ils s’arrêtèrent quelques instants auprès de la fontaine octogonale taillée dans la pierre, dont l’obélisque est soutenu par 4 tortues et 4 lions.
Était-ce le gargouillis de l’eau ? la forme de la fontaine ? le Kyrie de la messe à Nostre Dame ? Alfrèdo s’écria tout à coup :
- Le baptistère, c’est par le baptistère qu’il est passé.
Almandine demanda :
- Quoi ? qu’est-ce que tu dis ?
- Oh rien, répondit Alfrèdo, c’est juste une idée qui me passe par la tête.
Almandine ne manifesta pas plus son étonnement. Ils s’éloignèrent de la fontaine, enfilèrent les arcades de la rue Filaterie et disparurent dans les vieux quartiers.
Dès qu’il fut rentré chez lui, Alfrèdo se précipita dans sa chambre et interrogea Saint Bal, son ordinateur :
- Salut Bal ! Chanoine, ça te dit quelque chose ?
- Attends un peu, Alf, je vais te chercher ça quelque part.
Le temps de trouver une base de données et de faire sa propre sélection, Saint Bal afficha les renseignements suivants :
- Chanoines réguliers : au début du 5e siècle, St Augustin, évêque africain, regroupe des clercs dans sa maison épiscopale d’Hippone et définit une règle qui donne les grands principes de la vie communautaire. Au siècle suivant, la vie régulière se répartit en monastères de chanoines regroupés autour d’un évêque selon la règle de St Augustin et en monastères bénédictins selon la règle de St Benoît. À partir du 11e siècle, sous l’influence du mouvement grégorien, les chanoines s’orientent vers une vie apostolique active : hospices (Grand St Bernard à partir de 1215) et enseignement. À St Maurice d’Agaune, il y a eu des moines depuis l’an 515, puis des chanoines dès 1128. Actuellement, ils assurent l’office du choeur, l’enseignement dans le collège lycée de l’abbaye et des tâches pastorales.
- Voilà ! s’exclama Alfrèdo, ils ont eu besoin d’argent pour agrandir leur établissement scolaire. Et ils ont vendu les 2 copies du vase de St Martin qu’ils possédaient dans leur trésor. Le collectionneur de Veyrier ne peut donc être qu’un ami ; il ne dira rien.
- Exact, précisa Saint Bal. Alors, ces deux vases et celui qui a disparu de Genève proviennent tous de St Maurice d’Agaune.
- Ah non ! le vase de St Martin n’a pas disparu de Genève, il a été volé à St Maurice : je me suis dit que, en passant par le baptistère de la basilique et la chapelle haute, n’importe qui pouvait facilement s’introduire dans l’abbaye ; et pendant un office, la voie est libre vers la crypte et le trésor... surtout s’il y a un complice parmi les novices.
- Bravo ! Effectivement, un objet de cette valeur qui disparaît d’un musée sans laisser de trace, ça ne tient pas debout.
- Alors tu comprends, les chanoines sont catastrophés, mais ils ne disent rien. Pour sauver leur réputation, ils transfèrent le Trésor à Genève, sans le vase de St Martin qu’ils ne possèdent plus.
- Mais au Musée d’Art et d’Histoire de Genève tout le monde est persuadé que le vase est encore à St Maurice. Et personne n’a eu l’idée de vérifier.
Sur cette conclusion redondante de Saint Bal, une petite musique s’installa dans le volume de la chambre d’Alfrèdo. Elle s’amplifia rapidement, jusqu’à rejoindre les voûtes romanes de l’abbaye de St Maurice d’Agaune et se confondre avec le chant des chanoines.
- D’où tu sors ça, Bal ? on dirait la Laus Perennis.