Reconstruction

Troublant 10, Jacques Bouchut

Les mots voyageurs

Voilà. C'est tout ce qu'il me reste du manuscrit de mon père : Au pif, Bonjour, Supposons, Au revoir, 4 chapitres d'un manuscrit en construction. Dans un accès de rage de n'avoir jamais pu réussir à publier aucun de ses romans, il a tout brûlé. Et, par je ne sais quel mystère (ma mère est restée obstinément muette sur ce point), ces quelques pages ont été sauvées. Ces fragments dérisoires sont le début de quelque chose et la fin d'une histoire, une fin brutale, définitive, comme la sienne. Et comme celle de ma mère, à présent.

Quand je pense qu'il a écrit un texte sur mon arrière-grand-père, je trouve rageant cette rage destructrice qui l'a envahi sur la fin de sa vie. Je sais bien qu'on ne peut attendre d'un roman la biographie de quelqu'un. Mais quel dommage tout de même.

Chaque fois que je tourne ces quelques pages, ce n'est pas le bruit du papier que j'entends, mais le bruit du gravier. Je nous entends, ma mère et moi, marcher dans le cimetière. Je tiens ma mère par le bras. Elle ne dit rien. Jusqu'à la tombe ouverte elle n'a rien dit. Et puis : déjà ? Evidemment, je me suis mis à pleurer.

Je n'y voyais plus rien. Les larmes. Mais j'entendis nettement un chien aboyer au loin. Je ne sais pas pourquoi, ça m'a fait sourire et je me suis retrouvé enfant chez mes grands-parents.

Et puis ma mère m'a demandé si j'avais des Cachous. C'était d'autant plus absurde que je ne me souvenais plus du tout de ces vieilles pastilles. En lui répondant Non, j'ai revu les boîtes rondes, jaunes et noires, et retrouvé le goût des pastilles à la réglisse. On fabrique encore ces antiquités ? me suis-je demandé.

En arrivant à la maison, la maison de mes parents, ma mère a voulu absolument que je lui retrouve un vieux carton au grenier. Il me semblait que rien ne pressait, qu'on pouvait prendre le temps de faire son deuil, mais non. Elle tenait à accomplir une sorte de mission urgente.

J'ai fini par trouver le carton en question, après avoir farfouillé un bon moment dans le grenier. De ce carton, ma mère a extrait une enveloppe qu'elle m'a donnée en disant : C'est tout ce qui reste. Ton père a tout brûlé.

De l'enveloppe, j'ai sorti quelques feuilles brunies, légèrement brûlées sur le bord. Je les ai regardées sans comprendre, sur le moment, l'ampleur du désastre. Et puis, incapable de lire (les mots dansaient devant mes yeux, les lignes ondulaient), j'ai dû regarder ma mère. Peut-être lui ai-je demandé des éclaircissements, je ne me souviens plus.

Elle m'a dit, mais c'était peut-être plus tard, un autre jour, je ne me souviens plus, elle m'a dit : Ton père était un grand voyageur. C'est tout. Et ça, je le savais déjà.

Mais beaucoup plus tard, me rappelant cette affirmation énigmatique de banalité pour moi, je me suis demandé s'il n'y avait pas là, dans cette petite phrase, la clé d'une nouvelle compréhension. Je me suis demandé si mon père n'avait pas été un grand voyageur sur la mer des histoires. Et non pas simplement quelqu'un qui avait la bougeotte, qui ne tenait pas en place et profitait de la moindre occasion pour s'en aller.

Longtemps je me suis interrogé sur le sens caché de Ton père était un grand voyageur et sur un lien invisible vers les pages disparues du manuscrit brûlé par mon père. Et puis, j'ai fini par oublier. C'est à dire que je me suis mis à penser à d'autres choses. La vie a repris son cours, comme on dit, avec les préoccupations de tous les jours. Mais ce n'est pas cela. En plus des petits soucis quotidiens, je me suis vraiment mis à penser à autre chose. Plus exactement, j'ai accepté de laisser vagabonder mon esprit chaque fois qu'il butait sur un mot voyageur, prononcé dans la conversation, entendu à la télévision, lu dans un livre.

C'est ainsi que moi aussi je me suis absenté à la moindre occasion. J'entends encore ma mère dire avec un dépit mêlé d'amusement, sa forme d'humour habituel, Ton père a encore foutu le camp !

Je ne prends jamais le train. Pourtant je zappe à tous les coups sur ce mot voyageur. Il pourrait me faire penser à des films : Le train sifflera trois fois, Ceux qui m'aiment prendront le train, mais non, je zappe, je glisse, Alice, je file et monte de l'autre côté, emporté loin des réalités ordinaires.

J'aurais tout aussi bien pu dire Je tombe au fond du puits, mais non, je ne tombe pas : je me promène dans les allées d'un cimetière, je pense à ceux qui sont morts, ces chers disparus (eux aussi), mon esprit surfe sur les déferlantes de la généalogie familiale, bref je me fais mon cinéma.

En fait, je me rends compte à présent que, dès qu'un mot voyageur passe à proximité de mes oreilles ou de mes yeux, je regarde par la fenêtre. Et je vois. Je vois autre chose que la réalité de tous les jours. Je me mets aussitôt à vivre autre chose que mes aventures rocambolesques au fil de mes rêves de nuits. Par la fenêtre, mon regard plonge et moi aussi.

Ainsi un jour, l'idée m'est venue que...

Je me suis précipité à la recherche de ma relique, les quelques pages du manuscrit de mon père, disparus tous les deux. Et j'ai fini par retrouver, je vous lis, c'est le dernier chapitre Au revoir, qui commence ainsi : Vous êtes encore là ? Vous n'êtes pas encore partie ? Vous n'êtes pas encore parti ? Tant mieux !

Je passe quelques lignes. Voici : Dans un autre livre, peut-être. Quelqu'un d'autre, peut-être.

Un autre livre ? Comment ça ?

C'est alors que j'ai relu ceci, tout à fait au début du manuscrit disparu : Oui oui, vous allez tout comprendre, dès que j'aurai trouvé la porte d'entrée, dès que j'aurai frappé ou sonné à votre porte, dès que vous...

Cette fois je savais que faire. La solution n'était pas dans les restes du manuscrit disparu, mais dans ma propre histoire. Et mon histoire était numérique.

De l'autre côté du livre il y a encore des livres

Voyez-vous... Non, c'est évident : vous ne voyez rien pour le moment. Écoutez... Mais non. Vous lisez, vous n'écoutez pas.

Il m'a fallu du temps avant que je puisse me lancer véritablement dans ma pêche au trésor et reconstruire le livre. Mais, bonjour, j'ai fini par répondre à l'invitation en trouvant la formule magique qui permet d'ouvrir les portes d'entrée dans l'histoire. Essayez, vous verrez :

Chaque fois que je tourne ces quelques pages, ce n'est pas le bruit du papier que j'entends, mais le bruit du gravier. Je nous entends, ma mère et moi, marcher dans le cimetière.

Je n'y voyais plus rien. Les larmes. Et puis, je ne sais pas pourquoi, une pensée m'a fait sourire. Je me suis retrouvé enfant chez mes grands-parents et j'entendis nettement un chien aboyer au loin.

Et puis ma mère m'a demandé si j'avais des Cachous. C'était d'autant plus absurde que je ne me souvenais plus du tout de ces vieilles pastilles. En lui répondant Non, j'ai revu les boîtes rondes, jaunes et noires, et retrouvé le goût des pastilles à la réglisse.

Quoi ? Vous êtes encore là ? Vous n'êtes pas encore partie ? Vous n'êtes pas encore parti ?

Ne me dites pas que je suis le seul à pouvoir utiliser ces passages de l'autre côté du livre, vers d'autres livres. Ou alors... ça n'a pas marché comme vous voulez, le charme s'est rompu.

Puisqu'il en est ainsi, laissez-moi vous guider. Nous allons tenter d'attraper ensemble les fragments perdus du Roman du fragmeur, le manuscrit disparu dans les flammes de la colère de mon père. L'aventure n'est pas sans risque, mais rassurez-vous : j'assure. Bon, prêt ? Allons-y...

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