Fragments du manuscrit disparu
1 . Au pif
Voyez-vous...
Non, c'est évident : vous ne voyez rien pour le moment.
Écoutez...
Mais non. Vous lisez, vous n'écoutez pas. Et puis, pour ce qui est d'écouter voir, rien ne vaut un film. Dès les premières images, vous voyez, vous entendez. Vous voyez sans explication. Vous ne faites que ça, voir. Même courte, c'est long une description, une explication; alors que voir... écouter voir...
Tenez...
À propos : comment vous sentez-vous ? ça va ? vous êtes suffisamment confort, pour ronronner dans votre lecture ?
Vous savez...
Bien sûr, on veut savoir.
Vous comprenez...
Oui oui, vous allez tout comprendre, dès que j'aurai trouvé la porte d'entrée, dès que j'aurai frappé ou sonné à votre porte, dès que vous...
5... 4... 3...
Je crois, le plus simple, pour m'adresser à vous lectrice, à vous lecteur, le plus simple est de vous dire bonjour.
2 . Bonjour
Ce n'est peut-être ni le lieu, ni l'heure de vous souhaiter une bonne journée. Surtout s'il fait déjà nuit, si votre journée est finie, tous vos ennuis. Vous avez lu : Bonjour. C'est ma façon de commencer une lettre. C'est ma façon de commencer cette histoire en m'adressant à vous.
Si je vous écrivais une lettre, nous aurions le souvenir de moments passés ensemble, seuls ou avec d'autres personnes. Nous pourrions rappeler, à notre connaissance de l'autre, quelques faits concernant sa vie, sa famille, ses amis, son travail, ses loisirs. Des faits, des croyances, des suppositions. Nous aurions à la disposition de notre esprit un savoir construit directement auprès de l'autre ou élaboré par recoupements avec des témoignages ou un savoir imaginaire, fruit de nos incompréhensions, de nos mensonges ou de nos interprétations, de nos spéculations et de celles des autres. Ce sont des fragments de vie, que nous connaîtrions de l'autre, disponibles à l'esprit, fragiles pièces à conviction, pour se faire une opinion, pour comprendre. Comme l'archéologue reconstruit pas à pas un passé dont il ne reste que quelques traces. Un archéologue faisant surgir du passé, des images, des sons, des odeurs, des sensations, une compréhension.
Naturellement, il n'en est rien. Ce n'est pas une lettre que vous lisez.
Écrivant, je suis assis devant mon ordinateur et ces quelques lignes s'affichent à l'écran au fur et à mesure de ma frappe sur les touches du clavier. Écrivant bonjour, je témoigne du fait qu'à ce moment de l'histoire, c'est à vous que je pense, vous dont je ne connais qu'une seule chose (vous lisez) : d'une façon ou d'une autre, vous avez su trouver ce livre et l'ouvrir.
Lisant ces quelques lignes imprimées, vous savez que j'ai pensé à vous lorsque j'écrivais. Ce bonjour est aussi une invitation à entrer dans mon histoire. Maintenant vous lisez et j'ignore complètement ce que vous lisez : c'est une autre histoire que vous lisez, maintenant, dans ce livre, une autre histoire que celle que j'ai écrite avec mon ordinateur.
J'imagine, écrivant, que vous continuez de lire.
Et vous lisez :
3 . Supposons
Supposons qu'il n'y ait rien après la mort.
Après la vie.
La vie, la mort et puis plus rien.
Plus rien, zéro, nickel, finish, effacé corps et âme le p'tit bonhomme, effacée corps et âme la p'tite bonnefemme... Tu souris et d'un seul coup : Vouh !... il n'y a plus que la photo, la vidéo, pour pleurer (ceux qui restent pleurent, ceux qui restent du bon côté, du côté de la vie, momentanément).
Supposons.
Bien sûr, vous croyez ce que vous voulez.
Depuis que Guillaume d'Ockham a séparé ce qui relève de la foi et ce qui relève de la connaissance, dans les années 1300 (ou si vous préférez au 14e siècle), chacun de nous est autorisé à décider pour lui-même s'il croit ou non à l'infinie puissance de Dieu. En principe. Bûchers, exécutions, massacres mis à part, entre parenthèses, oubliés. Même pas oubliés, pour oublier il faut avoir de la mémoire. Il faut avoir eu la mémoire des faits : 200 000 morts entre 1991 et 1995, dans ce qui fut la Yougoslavie, et 3 à 4 millions de réfugiés. Par exemple. En avril 1999, lorsque je regarde la télévision, lorsque j'écoute les infos, je me souviens que depuis 1987 un cinglé sanguinaire croit à une Serbie de rêve, une Serbie mythique, une Serbie virtuelle; et ce cinglé a fini par mobiliser la haine de milliers, de millions de gens en colère, qui eux aussi croient. À la Serbie, comme d'autres croient à la Croatie. Ils croient dur comme fer, ils sont sûrs et certains. Ils ont raison. C'est leur droit.
Napoléon, Hitler, Miloševic... la liste est longue des cinglés sanguinaires et il y en a d'autres. Ils croient, leur croyance est devenue certitude et leur croyance n'est pas forcément religieuse.
Je crois,
tu crois,
il ou elle croit,
nous croyons,
vous croyez,
ils ou elles croient.
Je dis simplement : Supposons.
Supposons qu'il n'y ait rien après la mort.
Si vous croyez que la mort n'est qu'un passage vers une autre vie, ou qu'après la vie il y a quelque chose, quelle que soit votre croyance concernant la vie et la mort, je suis persuadé que votre esprit pourra aisément supposer, supposer momentanément, sans grand risque pour l'intégrité de votre croyance, ni pour le salut de votre âme. En effet, depuis 700 ans plus personne n'essaie intelligemment de démontrer l'existence ou l'inexistence de Dieu, qu'il y a ou non quelque chose après la vie, ce genre de choses. Conservant intacte votre croyance (qu'il y a), votre esprit saura supposer momentanément qu'il n'y a rien après la vie.
Si vous croyez que la mort est une fin définitive, une disparition totale, une désintégration corps esprit, quelle que soit votre croyance concernant la vie et la mort, après la vie c'est fini, s'il vous plaît : supposez ! En effet, vous avez pris l'habitude d'éluder ce problème avec cette certitude (ce n'est pourtant qu'une croyance) : après la vie, fini ! nada ! plus rien ! C'est pourquoi je vous invite à poursuivre votre lecture avec un peu de vigilance : supposez, qu'après la vie, il n'y a plus rien. Supposez vraiment.
Écrivant à la flamme de la bougie (abondante chute de neige, panne d'électricité, l'ordinateur ne fonctionne pas), au lieu de frapper sur le clavier je trace des signes sur une feuille de papier, comme Guillaume d'Ockham en son temps (l'ordinateur, c'est plus tard), écrivant, mais vous lisez, je souris en pensant à vous lecteur, à vous lectrice. Peut-être avez-vous souri vous aussi en lisant : supposez vraiment.
Supposez vraiment qu'après la vie il n'y a plus rien.
Pour ma part, j'ai une trouille d'enfer de souffrir après. C'est pourquoi je préfère qu'après la vie il n'y a plus rien.
Vous avez peut-être lu : qu'il n'y ait plus rien.
Moi j'écris : qu'il n'y a plus rien. Et encore, ça ne me rassure pas du tout de penser, dire, écrire : il n'y a plus rien. Car, c'est encore une façon d'affirmer qu'il y a quelque chose : il y a ! Alors vous pensez bien : qu'il n'y ait, je ne prendrai pas ce risque, Oh non !
Bref, pour moi : après, il n'y a plus rien. Pour vous, c'est autre chose : vous supposez. Ainsi entre vous et moi, entre moi et vous, les choses sont claires, pas d'embrouille, pas de lézard, pas l'ombre d'un doute.
Après, il n'y a plus rien et avant j'ai du boulot. Alors, je vous laisse supposer pendant que je continue d'écrire. Je ne sais pas comment je me suis débrouillé, la trouille peut-être, l'envie d'en finir une fois pour toutes ? de fait, j'ai plusieurs textes en cours d'écriture. Des textes très différents, qui pourraient faire de bons romans.
De bons romans, à condition de ne pas tout mélanger.
De bons romans, pas des fragments.
Il serait plusieurs...
J'ai même déjà des titres, certes provisoires, et je crains, probablement inutiles, voués à l'oubli eux aussi, avant d'avoir même pu être mémorisés. Des espérances de vie, des existences fragiles, des mondes en construction :
La ballade du somnambule.
Vous croyez ? ou le rêve de Péh.
Conon d'eau douce.
Ce sont 3 romans qui pourraient n'en faire qu'un seul (c'est pourquoi je n'ai pas écrit "ils seraient plusieurs"). Mais avec 3 romans, j'augmente mes chances de publication.
Vous comprenez, j'ai du boulot.
Alors, à bientôt : Je vous laisse supposer momentanément.
35 . Au revoir
Vous êtes encore là ?
Vous n'êtes pas encore partie ?
Vous n'êtes pas encore parti ?
Tant mieux !
Tant mieux pour vous (vous lisez toujours, vous vivez encore).
Merci, je suis touché.
Vous vous dites peut-être, cet écrivain, tout de même, il aurait bien pu achever son texte. Il abandonne son histoire juste lorsqu'elle commence à devenir intéressante, ce garçon dont la rencontre avec Méliès va déterminer sa vie, sa passion pour le cinéma commercial, ce jeune homme, le grand-père...
Vous avez raison, ce texte est en cours d'écriture. C'est à peine un début d'histoire. Mais il se peut également que tout soit dit. L'essentiel. Ce qui va lancer l'histoire. L'histoire du grand-père. Le reste n'est qu'affaire de documentation. De documentation à faire. Un peu d'imagination et quoi ? de l'écriture, tiens pardi ! Et c'est quoi écrire ? C'est comment qu'on fait ? on remplit des pages de lignes ? et des lignes de mots ? Dans l'autre sens, en fait, les mots d'abord, les lignes, les pages. C'est comme ça. C'est tout simple.
J'aurais pu écrire l'histoire du grand-père, vous pensez bien. Mais voilà, cette fiction s'achève. Trop tôt peut-être. C'est toujours trop tôt pour mourir. Jamais le bon moment. Vous allez tourner encore quelques pages et vous aurez fini de lire ce livre. Achevée ou non, cette fiction sera finie. Ainsi va la vie.
Dans un autre livre, peut-être.
Quelqu'un d'autre, peut-être.
Conon d'eau douce.
Tout de même, vous auriez préféré...
Bien sûr !
Mais vous savez, ce n'est pas grave : nous sommes toujours vivants, vous et moi. Vous actuellement. Moi en 1999.
Momentanément.
Et ce n'est pas rien : pensez à tous ces lecteurs morts, achevés, finis avant d'avoir fini de lire. Ou plutôt, morts d'avoir fini de lire trop tôt. Certains sont morts dès la première page du livre, lorsqu'ils l'ont aussitôt reposé sur l'étalage du libraire ou dans le rayon de la bibliothèque. D'autres sont morts un peu plus tard, ayant lu quelques pages par-ci par-là. Certains sont morts d'avoir écrit, un peu trop tôt dans leur tête, le mot fin, avant la fin du livre.
Tous ces lecteurs sont morts.
Pas les gens, du moins je le souhaite vigoureusement.
Les lecteurs.
Maintenant l'histoire. La fiction. Parce que tout a une fin, parce que les rêves finissent, que les histoires finissent, que la vie finit, à la fin de chaque chose nous disons "C'est fini" ou "C'est terminé". Khattam-Shud : Fin.
Voilà.
J'ai à peine ébauché le roman de Joany. J'ai rêvé la vie de Péh et d'Adéhène après leur rencontre en 1998. J'ai imaginé le ravissement de Joz Nèvemor.
Le fragmeur, celui qui tenta de vous charmer, l'écrivain auteur de cette fiction fragmentaire, de cette fraction, celui qui vous a dit bonjour, maintenant vous dit au revoir.
Salut Haroun. Huck bye. Au revoir les amis, Laudisi, Bérenger, Julie, Mary, au revoir. Merci. Alice. Merci à tous. À tous les autres.
À vous.
Pendant que je relis Vous croyez ? ou le rêve de Péh, je vous laisse le dernier chapitre de La ballade du somnambule. Avec un peu de chance, j'arriverai peut-être à intéresser un éditeur avec l'un ou l'autre de ces deux romans. Vous pourrez alors tout lire. Absolument tout.
À bientôt...
Ça dépendra de l'éditeur.
Ça dépendra peut-être de la critique.
Ça dépendra du libraire, du bibliothécaire.
Ça dépendra de vous.