17 . Ne se prononce pas
C'est bizarre la vie. Curieux, étrange, étonnant.
Vous ne trouvez pas ?
Cette fille, Adéhène, elle n'a pas l'habitude de se jeter, de cette façon, à la tête du premier venu aux registres du Cadastre, sous prétexte qu'elle est seule avec ce garçon ou lui avec elle. Alors, que s'est-il passé ? Elle a perdu la tête ? Échange subtil et irrésistible de phéromones ? Coup de foudre ?
Elle n'est pas ce qu'on appelle une jolie fille, même si elle est charmante. Son sourire, son attitude accueillante. Peut-on parler de charme professionnel ? Naturellement non : une employée du Cadastre n'est pas censée faire commerce et encore moins de ses charmes.
Décidément, ce n'est pas la bonne façon d'exprimer ce qui en Adéhène a bien pu charmer Péh. Ni ce qui a tourné la tête de cette fille, qui était loin de rêver du prince charmant juste avant que Péh ne pénètre... non, ici non, on ne peut pas écrire : ne pénètre dans cette salle du Cadastre.
Et puis, c'est franchement idiot : qu'est-ce que ça veut dire jolie, belle, charmante ? si jolie, belle, charmante, cela signifie des réalités changeantes d'une personne à l'autre, si ce qui est beau pour l'un ne l'est pas pour un autre. Si les mots désignent des réalités différentes, s'ils ont le sens qu'on veut bien leur donner, alors ils n'en ont aucun. "Une belle fille", c'est idiot, ça n'a pas de sens.
Bien trop abstrait.
Quant au réel, chacun croit ce qu'il veut, chacun ses idées. Pour lui, Péh, ça va : elle lui plaît, elle est belle. Et il se moque bien de l'opinion des autres. Ou probablement est-il persuadé que vous allez la trouver belle, vous aussi.
Est-ce que l'Univers était déjà sexué au moment du Big Bang ou juste après ? Qu'est-ce qui a bien pu sexuer l'Univers ? Non pas : qui ? mais : comment ? à quel moment ? où ça ?
Si Péh, de son côté, semble disponible lorsqu'il arrive au Cadastre, l'esprit ouvert aux possibilités qu'offre la vie, le corps rempli d'un généreux appétit, disponible corps esprit pour la rencontre de sa vie, cependant Péh n'est pas préparé à une aventure amoureuse : il a l'esprit bien trop occupé par un champ qui n'existe plus, dont il a hérité une chute triangulaire de celui qui s'appelait Nèvemor quand il existait (lorsqu'il vivait quelque part), un bout de terrain inutile, une fin de patrimoine familial échu par le plus grand des mystères. Mystère et boule de gomme !
- Tiens, tu es là ? Péh. Alors dis-moi ce que tu penses de cela : Tu ne cherches rien de plus qu'à passer une heure tranquille et tu tombes sur un cercueil qui contient,
- Oui, non mais je sais : Nèvemor. Plus jamais. Et alors ?
- Tu entreprends je ne sais quelle investigation désespérée au lieu de chercher du boulot. Et Bingo : tu rencontres la fille de ta vie.
- D'une part, pour savoir si c'est vraiment la fille de ma vie, il faudrait être devin ou avoir plus vécu. Je parle pour moi, au-delà du sentiment. D'autre part, je ne sais même pas comment tu t'appelles (pas de réponse), ni si tu essayes de me faire le coup de Sophie. Désolé, mais je ne suis qu'un simple personnage. Le personnage Péh. Je ne sais pas comment tu l'entends, mais avec Adéhène je trouve que c'est plutôt confus. Tu ne serais pas influencé par le mythe d'Adam et Eve, un truc comme ça, dans l'autre sens ? Entre nous, je ne sais pas si tu auras beaucoup de lecteurs de cette façon. Je dirais même plus (d'où ça sort ? ça), si tu persistes dans cette façon de mener ton histoire, ça va être galère pour intéresser un éditeur.
- Oh oh... Péh est troublé.
- Oh moi tu sais, ici ou ailleurs, je fais mon boulot de personnage. Essaye ce que tu veux, formule des hypothèses, imagine des situations, invente des histoires, raconte ce que tu veux. Moi, j'ai un principe : je suis toujours content.
- Péh, vois-tu,
- Entends-tu ? Le sens-tu ?
- c'est un paradoxe que tu viens d'énoncer : tu ne peux pas être content par principe.
- Disons que je suis souple, je m'adapte.
- Oui... je te trouve plutôt surprenant, pas facile à suivre, imprévisible. Péh ?... Adéhène ?... Personne d'autre ?
Il a déjà foutu le camp.
Ah... Mais... cela devient de plus en plus bizarre, mon cher Édouard, oui... de plus en plus bizarre ! Ces personnages, comme ce... ce quoi, ce roman ? laissent une drôle d'impression : un sentiment d'imperfection, d'incertitude, d'incomplétude.
Évidemment, vous lisez une fiction fragmentaire : pour le moment il vous manque des chapitres. Pas étonnant que vous lisiez une fiction fragmentaire à des années-lumière du Roman des Profondeurs. Ce bon vieux roman qui fait vrai, vivant, réel : problème, lamentations, désespoir. Psychologie, logique, chronologie, le bon vieux roman qui explique tout. Tout le monde sait. Everybody knows. Au pif, au bout de 3 lignes ou après lecture, tout le monde sait où l'auteur a voulu en venir. Question de patience.
Et la vie. C'est quoi pour vous ? la vie.
Ne la percevez-vous pas ? chaotique, illogique, surprenante.
Cette fille par exemple, écoutons ce qu'elle a dit à Péh :
- Moi, c'est drôle...
Adéhène marque une pause, les yeux fixés dans un lointain de l'esprit, sur un autre espace temps.
- C'était mon jour de congé. Ma collègue est tombé malade et j'ai dû la remplacer, j'étais furieuse. Tu vois... je suis la chance de ta vie ! (Ils rient, s'embrassent, se taquinent).
Adéhène devait logiquement être en congé ce jour-là; elle aurait dû être absente, inexistante pour lui, le seul jour où Péh est venu au Cadastre.
Vous ne la trouvez pas étonnante, la vie ?
Changeante.
Incompréhensible.
Complexe.